Au moins aussi importants que les acteurs principaux, les props ou accessoires jouent un rôle fondamental dans l’histoire. Je ne parlerai évidemment pas du livre « VAINCRE! » Qui est avec Seb l’« acteur » principal et que l’on peux compulser dans la rubrique « album photo » de ce blog-makin-of. En dehors de ce livre que Seb commande par désespoir, il ya bien sûr la conséquence directe de ce bouquin: le « modem », installation à fabriquer soi-même selon la méthode indiquée dans l’ouvrage et destiné à servir de parabole pour facilité le contact avec le divin et suivre l’évolution de l’influence des ondes.
Pas grand chose à dire là-dessus si ce n’est que la blague se fait par le sous-éclairage globale et la présence d’une légion de petites bougies destinée autant à décorer, qu’à éclairer la scène en donnant un aspect le plus mystique possible. Dans l’histoire, Seb passe un temps fou devant ce modem à étudier le manuel et méditer comme on lance une requête silencieuse en brûlant un cierge. Éclairé différemment et de manière plus crue, on se rends vite compte que cette installation tentaculaire et tortueuse n’est qu’un amas de carton et de composants de vieilles radios éventrées, le tout collé grossièrement au pistolet à colle, quelque fois même directement à la peinture.
Quelques câbles, du fil de fer, un ou deux aller-retour chez Casto et c’est dans la poche. Enfin j’espère.
La perfusion portable accrochée sur le bras de Costes dans la scène du bar m’a demandé plus de temps. Il fallait un liquide à l’intérieur et étanchéifier tout ça relevait du cauchemar puisqu’il ne fallait pas oublier qu’elle jouait dans une séquence de bagarre assez violente. Il fallait par conséquent que l’accessoire soit réellement à toute épreuve. L’évidence et la facilité font que j’ai longtemps chercher une bouteille qui ferait l’affaire. J’en ai passer quelque légion en revue, des transparentes, des teintées, des graduées, des peintes, des coniques, des cylindriques, etc. J’avais presque trouvé mon bonheur, j’étais aux puces de Clignancourt et j’allais débourser 20€ pour une boutanche vide sous prétexte que c’était un récipient pharmaceutique fin XIXème , début XXème. Et là, d’un coup, j’ai réalisé avec beaucoup de retard que le verre était de toute urgence à écarter. Fallait que je me sorte une bonne fois pour toutes la tête du trou du cul de l’esthétisme absolu car si Costes se bastonnait avec un machin pareil fixé sur le bras, il risquait au moins de s’ouvrir le bras en tombant, sinon se sectionner une artère ou des tendons dans un bain de résiné qui sonnerait le glas des obsèques du film avant même d’avoir achevé le tournage de la première séquence. J’ai fini par m’en sortir avec un magnum de Schweppes en plastique transparent. Un quart de litre de flotte, une fermeture en résine à catalyseur doublée d’une soudure dans la masse du plastique et l’engin était paré. Ou presque, car il aurait fallu le claquer contre un mur pour vérifier la solidité dont je doutais quand même, mais si le plastique lâchait en route et que la flotte se répandait pendant les combats, ça pouvait tout aussi bien le faire. Par contre, il aurait fallu abandonner toute idée de seconde prise. Pour le reste de la fabrication et en dehors de la bouteille: ou moins trois rouleaux de scotch transparent, des rivets, des bouts de plastique, du fil de fer, des garrots, des lettrages à décalquer, des codes barres découpés dans des journaux, du chatterton, une vis de serrage de pied photo, un tuyau transparent de système d’arrosage pour plantes en pot et bien sûr, de la bande élasto, du sparadraps et du filet à compresse. Le problème à été de fixer ce truc sur Costes. Il y avait bien la bande élasto mais on était en pleine canicule et la sueur décollait la bande. Il à bien fallu se démerder et tricher un peu, raccorder à l’épingle à nourrice, ficeler ici ou là. Le truc n’arrêtait pas de bouger durant les moments calmes du tournage. La bouteille s’acharnait à vouloir faire le tour de son bras en glissant toutes quinze secondes mais pour une fois (et la seule fois) j’avais du monde pour s’occuper de ça et me laisser la tête suffisamment libre pour le reste. La bouteille à bien tenu le coup malgré les chocs, a ma grande surprise. Même avec le temps et malgré le résultat obtenir, je restais sceptique quand à la crédibilité de l’engin. Je ne sais pas si c’est moi mais je voyais clairement une bouteille de Schweppes pleine de scotch au lieu d’y voir une perfusion. Jusqu’au jour où, un an plus tard, un type sonne chez moi pour me vendre des trucs. Il débitait son speech en louchant sur la droite, je me demandais bien se qu’il lorgnait. J’ai tourner un peu la tête en faisant mine de l’écouter et je me suis aperçu qu’il regardait la perfusion que j’avais accroché là, dans l’entrée, juste à côté de la porte. Le type à terminé son speech en disant: « mais je vois que vous avez une personne gravement malade ici, je ne vais pas abuser de votre temps! » Ça m’a rassuré. (et permis de le foutre dehors sans qu’il me refourgue quoi que ce soit).
L’autre élément important de l’histoire, c’est le sac de Laurence (qui ne porte aucun nom dans l’histoire). Dans la scène du bar, on là voit régulièrement entrouvrir discrètement ce sac à main comme une mini mallette pour en sortir un étui en argent rempli de cigarettes sans filtre qu’elle allume avec un Silvermatch à essence. Ce n’est que quelques scènes plus tard, lorsque le contenu s’étale sous la lampe de la cave de Seb que l’on comprend pourquoi elle l’entrouvre le plus discrètement possible en public. J’avais d’abord penser à un sac à main très basique d’où elle sortirai au bon moment ses « outils » pour les disposer sur la table à côté du modem selon un schéma précis ressemblant à un kit. Trop compliqué à amener et totalement injustifié par rapport à l’histoire ou au personnage. Simple débordement esthétique. Par contre, en faisant de sac un kit, on ne se pose pas de questions sur le pourquoi et le comment. A l’intérieur du sac: un briquet, un étui à cigarettes, des sucrettes, deux barrettes à cheveux, des gants de latex, des préservatifs, un vibromasseur et un tube de lubrifiant.
Le tube de lubrifiant est totalement faux. Il s’agit en fait d’un tube d’Arnigel, une pommade sèche pour les bleus. Ce qui était bien pratique car il n’y avait aucun point d’eau dans sous-sol où on tournait et Laurence n’avait pas besoin de se laver les mains à chaque prise. L’Arnigel est sec et sèche tout seul, comme une essence qui s’évapore.
Bien évidemment, il me fallait un vibromasseur. Ça me faisait quand même chier d’aller claquer mon blé dans ce genre d’ustensile et surtout, j’aurai voulu un modèle qui n’existe plus. Celui que l’on trouvait dans les catalogues de la Redoute de mon enfance et que l’on présentait sobrement comme un engin relaxant grâce à ses vibrations. Les photos montraient toujours une fille en sortie de bain, serviette sur la tête et mèches mouillées, emballée dans un peignoir éponge. Elle s’appliquer le vibro sur la joue en souriant. Où trouver un truc pareil? C’est un pote, Marco, Saint-Marco, devrais-je dire qui m’a tirer de là! Non seulement il en avait un, mais bien mieux que ça, il était rose!! Alors que ceux des catalogues étaient généralement blancs. Livré avec étui d’origine, la boîte en carton etc. Par contre, il ignorait s’il marchait ou pas. Il a marché, trente secondes, avant de s’arrêter définitivement. Je l’ai bricolé, décrassé les contacts mais rien à faire. Il faudra trouver un substitut au son pour le mixage.
Bon. Dans la première version de l’histoire, le personnage principal féminin (Lucienne) était une sorte de double de Seb. Tout comme lui, elle ne pipait pas un mot sur toute la durée du film et se contentait d’échanger quelques regards discrets derrière son comptoir, car à la base, Lucienne était la barmaid d’un petit bistro de quartier dans lequel Seb avait ses habitudes. Un jus ou un demi avant ou après le turbin. Une idée qui en valait une autre en théorie, mais en pratique, j’éprouvais pas une nécessité absolue à repiquer dans la recherche de bistro. J’avais donné pour la scène avec Costes et Frémont et j’avais eu ma dose. Il a donc fallu faire usiner cette brave Lucienne dans une catégorie qui demandait moins de décors et moins de contraintes. J’ai laissé l’idée en suspend pendant quelques temps, histoire de laisser fermenter le produit tout seul jusqu’à ce que les gaz fassent sauter le bouchon. J’avais le temps venir voir et pas mal de trucs à tourner en solo avec Seb entre temps. Je ne sais plus trop comment m’est venu l’idée mais je trouvais plus simple que cette fille soit une prostituée occasionnelle, le genre étudiante qui arrondit ses fins de mois autrement qu’en trempant dans le graillon des Mac’do. De cette façon, je pouvais me contenter d’une chambre pour tourner les scènes intimistes entre elle et Seb. Je me disais que je pourrais toujours trouver un pékin absent pour un week-end qui puisse me laisser les clefs de sa piaule mais c’était bien sûr sans compter sur la poisse légendaire qui couronnait ce tournage depuis le début. J’ai commencé à me rencarder à droite et à gauche. Personne autour de moi n’avait l’intention de quitter Paris pour une escapade Normande, personne ne prenait de vacances et personne n’avait envie de se retrouver plusieurs heures à la rue en attendant que je termine mes plans. J’ai donc laissé passer encore pas mal de temps. L’été tirait à sa fin et la fameuse canicule de 2003 aussi. Seb m’avait proposé de faire une cagnotte commune pour se payer une piaule d’hôtel, le cas échéant. On pourrait s’arranger en tournant les plans en deux ou trois fois, mais à la condition d’obtenir la même chambre et c’était pas gagné.
Ça gambergeait ferme pour se sortir de la mouise mais on s’écartait quand même du problème principal: qui allait jouer le rôle de Lucienne? Je me suis donc recollé à mon site d’annonces cinéma. Tout en rédigeant l’annonce, les contraintes et les risques affluaient déjà. D’une part, je n’avais pas envie de me retrouver avec 250 annonces avec photos par jour sur ma boîte mail et d’autre part, il fallait trouver quelqu’un qui accepte de jouer un rôle de pute, plus ou moins déshabillé. Comment sélectionner à la base? Et bien tout simplement en étant un tantinet malhonnête. Dans l’annonce, je demandais une comédienne d’une trentaine d’année acceptant de jouer un rôle de prostituée complètement nue. Du coup, je me suis retrouvé avec seulement une douzaine de réponses avec photos en l’espace de quinze jours. Un tiers n’avait pas le physique de l’emploi, un tiers acceptait les conditions, le troisième tiers acceptait également en émettant des réserves quand à la nudité perpétuelle du personnage. Le premier tiers éliminé d’office, je répondais au troisième qu’il n’y avait pas à marchander, que la nudité du personnage était d’une importance capitale pour l’histoire, ce qui est totalement faux. Restait donc le second tiers soit quatre personnes. Comment les départager? Problème. Toutes correspondaient physiquement au rôle. L’organisation désastreuse de ce tournage, les conditions merdiques et la malchance m’ont fait éliminer deux d’entre elles qui n’habitaient pas Paris et ne pouvait pas se déplacer facilement. Il me fallait quelqu’un que je puisse avoir sous le coude si besoin, pour refaire des prises, tourner des rajouts, rattraper plus tard certaines erreurs avec le moins de contraintes possible. Pour les deux comédiennes restantes, l’une balançait entre Paris et la province, l’autre me paraissait un peu jeune, en photo du moins. Je ne pouvais plus sélectionner d’après documents en restant chez moi alors je leur ai donné chacune rendez-vous. J’ai déjà vu (de mes yeux vu) faire les petits réals du cinoche français qui se proclament réalisateurs de court-métrages! J’ai eu plusieurs fois l’occasion de les voir (et malheureusement les entendre) dans divers bistro, en plein rendez-vous avec les acteurs et actrices. Ça se passe toujours dans des quartiers bien choisis, un peu arborés, avec le plus de monde possible autour. On explique avec de grands gestes les grandes lignes de son œuvre future en mettant le volume un peu plus fort sur les mots magiques comme « scénario », « tournage », « caméra », etc. Et de jeter de temps en temps un œil aux alentours histoire de saisir l’hypothétique impact. Moi, j’avais un scénario qui n’en était même pas un, j’étais seul avec ma caméra et Seb pour tout acteur et service technique. Je pouvais pas me permettre de me là jouer monocle, cravache et culotte de cheval dans des bars d’hôtel. Il fallait que le rade soit à l’image de ce que j’avais à proposer. J’ai donc opté pour des PMU qui sentent bien la clope et la bière froide, avec une rangée de ruines amarrées au bar qui battent de la semelle sur les couches de tickets de tiercé et leur coulis de mégots.
La première s’appelait Géraldine. Elle est arrivée en retard. Au bout de deux minutes, quelque chose au fond de moi me disais: « non, c’est pas elle! C’est pas Lucienne! » On à discuter trois quarts d’heure, du film, de tout et de rien, et puis elle est repartie après lui avoir promis une réponse pour les trois jours à suivre. La seconde s’appelait Victoria. Je suis arrivé en retard. Au bout de deux minutes, je me suis également dit que non, que c’était pas Lucienne, mais à la différence que cette fois, je savais pourquoi: je là trouvais trop jeune alors qu’elle avait la trentaine ou presque.
Et merde! J’allais quand même pas tout recommencer, perdre de nouveau un mois à chercher! J’ai hésité pendant deux jours mais quelque part, je savais que c’était Victoria qui finirai de toutes façons par l’emporter. Elle paraissait plus jeune mais ça pouvait se corriger. C’était rien du tout, en fait. Je ne sais pas trop comment expliquer ça mais avec Géraldine, j’avais tout de suite su qu’elle « n’était pas le personnage ». Qu’on ne me demande pas sur quel critère, j’en sais rien. C’était pas le personnage que je voulais pour le rôle, c’est tout. Et je serais bien incapable de dire si c’était physique ou psychologique ou quoi ou qu’est-ce. Elle à été déçue, Géraldine! Elle aimait vachement l’histoire. Qui plus est, je lui ai annoncé que je ne l’avais pas choisi pour le rôle alors qu’elle venait de passer une journée épouvantable! La totale! Elle m’a tout de même demandé de l’inviter à la projection quand le film serait fini. C’était il y a deux ans et demi maintenant. Elle doit ouvertement me traiter de connard, croyant le film terminé et projeté depuis un bail.
Bon, cette fois, on rigole plus. En piste! Les anciens problèmes reprennent le dessus vite fait. Où tourner, et quand? Des pistes, incertaines, à droite et à gauche, des propositions ou des plans apparte ici ou là, des plans à Seb, principalement, mais qui ne se sont finalement pas avérés très viables. Seb parlait toujours de louer une piaule dans un hôtel qui ferait la blague. A défaut d’autre chose. Ce qui m’inquiétait un peu, c’était quand même l’organisation pourrie et les lendemains incertains vis à vis de Victoria. Je dis ça, il faut vous remettre dans le contexte. Je propose un rôle pour un film en toute honnêteté et le tournage, c’est deux mecs, une fille et une caméra dans une piaule! Hôtel ou autre, les esprits mal tournés peuvent baser une bonne douzaine de scénario rien que sur cet embryon d’équipe technique. Autant j’avais de quoi faire la blague pour la séquence du bar avec Frémont et Costes (pleins de potes, ma copine, du matos en veux-tu en voilà, même une bagnole avec chauffeur!) autant là, c’était la bite et le couteau et je pense que Victoria devait avoir une foi inébranlable dans le cinéma underground pour accepter de s’enfermer quelques heures dans une piaule inconnue avec deux mecs non moins inconnus. Mais bon, tout c’est parfaitement déroulé dans le droit chemin et comme à l’accoutumée, dans l’urgence totale.
Il a fallu attendre un bon mois avant de tourner les séquences avec Victoria. Pas de plan apparte, et je reculais au maximum le moment de débourser pour une chambre d’hôtel. C’est Benjamin qui nous à sorti de la mouise! Ce bon vieux Benjamin qui jouait le taxi-boy dans la séquence supprimée d’entrée de jeu avant montage et se rattrapait un peu en jouant le second gardien de nuit de la séquence d’ouverture. Benjamin faisait du théâtre. Il œuvrait dans le Tartuffe qui lui prenait des journées entières de répétitions durant lesquelles il n’avait pas besoin de son appartement.
On m’enterrera avec cet épisode de l’apparte. On avait rendez-vous un samedi chez Benjamin, pour tourner. Je l’avais eu au téléphone avant, pour confirmation. Oui oui, pas de problème, je pouvais venir à partir de 11h du matin, on boufferai ensemble et tournage de 14H jusqu’au soir. Le jour J, je me suis pointé en taxi avec un sac à dos et deux valises de matos sur la place Gambetta. Il habitait dans le secteur, près du père Lachaise. J’étais en avance, j’ai prit un café en terrasse, j’ai essayé de l’appeler sur mon portable. Personne au bout du fil. Bon, j’étais en avance mais je sentais le coup pourri. J’ai attendu un peu et je me suis rendu chez lui pour 11H tapantes. 7 étages à grimper avec mes 50 kilos de matos. J’arrive, je sonne, rien. Je frappe, rien. Je resonne, refrappe, toujours rien. J’appelle sur son téléphone fixe au cas ou il dormirait encore: personne, messagerie, vous êtes bien chez Benjamin, laissez un message! Et merde! Je redescends avec mes valises et mon sac. Je traîne mon cheval mort dans le quartier pendant une heure, je m’arrête boire des jus aux terrasses en appelant chez lui. Et toujours personne! J’attends encore, je remonte chez lui. Je frappe, je sonne: personne! Je redescends, je tente de tenir le coups. Je suis là, sur un banc de la place avec mes valdingues comme un clodo. Je l’attends plus deux heures, tout en appelant chez lui, sans jamais avoir personne d’autre que sa messagerie. C’est râpé! J’avais donné rendez-vous à Seb et Victoria pour 14H et il ne restait plus beaucoup de temps. Je leur ai téléphoné pour annuler. J’ai réussi à choppé Victoria à temps pour l’annulation mais en revanche, aucune nouvelle de Seb! Il m’a dit plus tard qu’il avait oublié à cause d’un dépannage d’ordinateur qu’il faisait chez une copine. Super! Quand à Benjamin, je n’ai eu de nouvelles de lui que le lendemain soir! Il avait également oublié! Il se confondait en excuses à l’autre bout du fil et ne savait plus où se fourrer. On a tout de même convenu d’un second rendez-vous pour le samedi suivant, même heure, même combat, mais cette fois, il serait au rendez-vous, promis juré!
Et il a tenu sa promesse! Tout le monde était au rendez-vous chez lui à 14H. J’étais venu en avance pour bouffer avec Benjamin et installer un peu d’éclairages, faire quelques mises au point et repérer surtout l’espace pour les cadrages. Benjamin nous à laissé une demie heure plus tard. Il devait revenir vers 19H30 mais on pouvait rester jusqu’à tard le soir, ça ne le dérangeait pas.
En piste! On attaque direct par la scène finale censée se dérouler dans la cuisine. Pour l’occasion, j’avais acheté une toile cirée fantastique avec des surimpressions de photos de pains rustiques du plus bel effet, un accessoire qui valait son pesant de cacahuètes! Cette nappe à été en quelque sorte le salaire ou plutôt le défraiement de Benjamin pour avoir été bien gentil de nous prêter sa piaule. (Il a fait une affaire!)
J’angoissais un peu à l’idée de découvrir le jeu de Victoria que je ne connaissais absolument pas. Je n’avais fait aucun essai, rien, et au premier tour de manivelle, je ne savais toujours pas si j’avais affaire à une bourriche ou à quelqu’un qui méritait mieux mais après les plantades obligatoires des premières prises, elle avait le personnage parfaitement en mains. J’étais en face de Lucienne, la vraie. Elle avait comprit le personnage, sa façon de parler, les intonations à prendre, les attitudes, ça avait l’air magique, j’avais l’impression de regarder mon machin se faire tout seul. Seb aussi assurait à fond dans sa non-expression muette mais lui, ça faisait déjà deux mois qu’il jouait le rôle. Les prises s’enchaînaient, fluides. Quelques plantades, sans plus, normal, on excédait jamais deux prises pour le même plan. Lucienne était née!
Le reste de l’après-midi s’est passé dans la chambre pour les séquences d’« entrevue » entre Seb et Lucienne. Dans l’histoire, Seb s’offre régulièrement une passe avec cette brave Lulu après une nuit de boulot. Chaque « passe » réponds aux mêmes critères. On ouvre la « passe » terminée avec Seb et Lucienne assis côtes à côtes sur le pajot.
Lucienne est en petite culotte, Seb se rhabille, fouille ses poche et dépose le fric de la passe dans une petite boîte à côté du lit. Seuls les dialogues sont différents. La séquence est basée sur le dialogue qui permet de faire avancer l’histoire. Victoria connaissait son texte par cœur, et c’était la seule avec Frémont parmi tous ceux qui ont participé à ce film. Quasiment tous les plans et le peu de mise en scène était centré sur elle. Elle continuait d’être Lucienne pour de bon et de mieux en mieux au fur et à mesure des prises. Heureusement parce que ce jour-là, c’est moi qui avait tendance à merder, à force de m’occuper de tout. Comme d’habitude, je devais régler moi-même les éclairages, improviser plus ou moins la mise en scène et les cadrages en fonction de l’espace réduit, cadrer tout en faisant gaffe au jeu des acteurs, noter ce qui était en boîte, ce qui restait à faire, surveiller les charges batteries, la bande restante, etc. Du coup, je ne pensais qu’a faible pourcentage au ton globale à adopter par Victoria dans ses dialogues. J’étais parti sur une idée de base qu’elle à exécuté parfaitement.
L’après-midi à filer en flèche. On prenait notre temps, surtout que Benjamin nous octroyait jusqu’à plus de minuit pour tourner. Ça se passait plutôt bien, bizarrement, il a bien fallu que quelque chose vienne foutre la merde, comme ça, d’un coup, sans prévenir! Le téléphone de Benjamin se met à sonner en plein milieu d’une prise. Le répondeur se met en route, le haut parleur était branché. « Salut Benjamin, c’est machine! Dis donc, je fais une fête ce soir et t’es invité! Apporte une bouteille, ça commence vers 20H30! A plus! » Avec Seb, on se regarde en coin. Fallait bien que ça nous tombe dessus! Benjamin avait maintenant quelque chose de prévu pour la soirée et je flippais un peu pour la réduction de temps. Du coup, on accéléré les prises. On avait quasiment terminé les séquences de la chambre lorsqu’il est arrivé vers 19H30. Évidemment, il a écouté ses messages. On n’avait plus toute la soirée pour finir. Heureusement, il ne restait a faire qu’une séquence avec Victoria, seule et sans dialogues.
La séquence finale où elle se met sur son trente et un pour attendre Seb. Pas mal de déco à mettre en place, de meubles à virer, d’accessoires à mettre en place et surtout, des travellings à se coltiner à la pogne, caméra en main en essayant d’avoir le moins de flou possible à cause du mouvement latéral. Un cauchemar. Au moins 5 prises pour chaque travelling! Tout ça sous l’œil impatient de Benjamin qui attendait qu’on termine pour aller rejoindre ses potes et faire la fiesta. J’ai tout de même réussi à obtenir de quoi faire quelque chose de potable, sauf les très gros plans, quasi photographiques lorsque Victoria se maquille, enfile ses verres de contact, etc.
Le plus gros problème est qu’en l’état, on ne voit Victoria que très peu de temps dans la durée du film alors qu’elle est le personnage le plus important après Seb. Deux autres séquences de tournage sont également prévue avec elle. J’ai bien essayé déjà d’organiser les tournages mais sans succès. Problèmes de disponibilité, de gens, de lieu, etc. Enfin, comme d’habe, quoi! La suite des tournages, j’espère au printemps 2006!
NB: Les photos de cet articles sont des extraits de la séquence tournée au bar « Chez Pradel » avec Thierry Frémont et jean-louis Costes.
Aaahh, les flics et les tauliers! Tout un poème! Mais nous sommes en France et le flic, comme le taulier est incontournable! Un pilier de la république! Les flics, j’ai eu affaire à eux bien avant l’épisode malencontreux du pseudo-cambriolage. Et les tauliers, bien avant de donner mon premier tour de manivelle. C’était à l’époque où je cherchais un bar en urgence pour tourner. Je me suis aperçu très vite que ce serait pas de la sinécure! Déjà, des bars, j’en connaissais pas des masses. Je veux dire par là que je n’avais aucune habitude dans aucun bar comme le bistro où l’on descends boire un café avant de décarrer au boulot. Des tauliers, j’en connaissait encore moins! Il a fallu que je me fasse une tournée des grands ducs, pour repérer. Jamais bu autant de café de ma vie! Des bars et des petits bistrots, à Paris, c’est pourtant pas ce qui manque! Tout le monde vous le dira! Et c’est que tout le monde me répondait quand je disais que je cherchais un rade où tourner. Oui, c’est pas ce qui manque, mais faites l’expérience d’en chercher un pour tourner une séquence de film et vous comprendrez votre douleur. La plupart des tauliers Parisiens sont assez récalcitrants. La tradition veux que le taulier Parigo de base soit de droite ou d’extrême droite, intéressé par l’argent, désintéressé par toute forme d’art et aimable (voir simplement commerçant) quand ça lui chante. Et c’est pas souvent! Les tauliers, c’est très simple, sont les gardiens du temple gaulliste érigé au cœur de la quatrième république! Amuse-toi avec ça!
Bref, je m’arrête dans les bistrots de quartier pour boire des jus et observer, jauger l’ambiance, tester le patron, repérer le décor. Pas grand chose d’attirant dans tout ça. Au début, j’arpentais surtout les toutes petites taules de quartier, les rades qu’on ne voit même pas lorsqu’on passe devant. De ceux qui bouclent à 19H tapante. Une catastrophe! C’est le règne de la chaîne en argent et du saint-Christophe, de la gourmette et de la chevalière à initiales. On sent bien la présence de la matraque sous le comptoir formica des seventies quand c’est pas le berger allemand qui sélectionne les allées et venues, allongé sous le flipper derrière la vitrine. On vous accueille d’un signe de tête sans « bonjour », on vous sert sans un mot, on vous annonce le tarif avec une économie de mots et de syllabes poussée au paroxysme. Bref, on reste pas. Pas la peine. Généralement, il traîne que deux ou trois clients, deux habitués alcoolos et une erreur de parcours qui avale son demi à la vitesse de l’éclair avant de fuir l’endroit comme on fuit un cauchemar. Au bout d’une semaine, je commençais à désespérer. Et pendant ce temps-là, on continuait de me dire que « bah! Quand même! Les bistrots, ici, ya que ça! ».
L’objectif était d’abord de trouver un bistrot de nuit car la séquence à tourner était censé se dérouler à 3h du matin. J’ai donc changé de catégorie. Il me fallait un bar de nuit avec une gueule de vieux bistrot parisien. J’ai commencé à aller boire des cafés ailleurs que dans les boui-bouis. Les bistrots de nuit n’ouvrent souvent qu’en début d’après-midi.
Pas certain d’avoir une bagnole le jour J pour transbahuter tout le matériel, je décidai donc de chercher ce type de bar dans les environs du 17 et 18ème arrondissements (j’habite le 18). Surtout le 18ème car le 17, sorti des enfilades Haussmaniennes traversées par les courants d’air et les saladeries pour secrétaires et jeunes cadres du tertiaire, on ne peux pas dire que ce soit très actif ni vivant passé 17H! Je le sais, j’y ai habité pendant 6 ans! Bref, je commence à repérer à droite et à gauche, j’entre, je prends un café. Il n’y a pas beaucoup de monde, surtout des bars pour le soir. La plupart de ceux que je « visite » sont très beaux. Vieux bistrots Parisiens, petits carreaux au sol, piliers métalliques, zinc véritable, gauffré et travaillé. Salle haute de plafonds, très vitré. Quelque fois une petite marche de 10 cm sépare le niveau du sol devant le bar et celui de la salle, plus loin. En l’espace d’une semaine, j’en vois trois ou quatre vraiment chouettes avec tout l’espace nécessaire pour l’acting et le matériel. Un soir, Fred qui joue le chauffeur de taxi dans la séquence « périph » me donne rendez-vous dans un de ces vieux rades de la rue de Clignancourt. Un de ses potes est serveur là-bas, on va pouvoir se rencarder comme il faut. Tout de suite, c’est le flash en arrivant! Le bar est superbe, à l’ancienne, le comptoir bois et zinc circulaire disposé au milieu de la salle, tables et chaises positionnés tout autour. Hyper vitré, haut de plafond. L’endroit à de la gueule! Fred me présente son pote serveur, je lui explique le topo, il va se rencarder auprès du taulier et revient une demie heure plus tard. Verdict: délicat. Il a pas dit oui. Il demande 5000 balles (760€) pour tourner dans une tranche horaire de fermeture obligatoire, entre 3H et 6H du mat et seulement après le ménage pour lequel il faut compter plus d’une heure! En gros, pas loin de 800€ pour une marge d’à peine deux plombes en comptant trois bons quarts d’heures d’installation. C’est absolument impossible. Pourtant, je ne roule carrément pas sur l’or mais je suis prêt à louer une tranche horaire pour ce prix, mais pas dans des conditions pareilles. De plus, il exige une autorisation du commissariat central du 18ème pour éviter les emmerdes et petits tracas qu’ont (apparemment) l’habitude de lui causer les poulets.
Bref, ce sera pas une sinécure. Mais de toute façon, ça ne paraît pas possible. Pas assez de temps. Le taulier ne se déplace même pas lui-même pour traiter le truc avec moi. Je le regarde un peu vadrouiller derrière ses remparts: il a pas l’air commode, encore moins sympa et arrangeant. Non seulement c’est des coups à se retrouver avec une marge d’une heure à peine pour tourner mais en plus, avec ce triste con méprisant sur le dos qui ne me facilitera pas la tâche et s’empressera de foutre tout le monde dehors une fois le délai passé. Ça signifie également faire venir tout le monde en pleine nuit et je ne sais même pas si ce sera possible. Surtout pour Costes et Frémont. Qui plus est, la tranche se situe dans un laps de temps où il n’y a aucun moyen de transport en commun en activité!
D’autres problèmes viennent se greffer là-dessus: les vitres. J’y pensais depuis le début car tous les bars que je visitais n’avaient pas de rideau de fer ce qui signifie qu’une patrouille de flicaillons en manque d’action et au beau milieu de la nuit peut à tous moment débouler pour demander les papelards de tous le monde et demander à voir l’autorisation de tournage! Il va falloir se rencarder là-dessus. C’est chose faite deux jour plus tard. Comme je ne sais franchement pas où m’adresser, je rentre dans le commissariat annexe de la mairie du 18ème. En entrant, je croise des bourremanes qui encadrent des mecs fraîchement serrés, les bracelets au poignets. Un autre attends sur un banc, la gueule en sang. Ça file dans tous les coins, tout le monde à l’air débordé. Je vais à l’accueil, je me penche un peu et au lieu d’y trouver un flic en uniforme, je tombe sur une bonne femme entre deux âges, sapée comme une punkette des seventies, les cheveux noirs et vermillons légèrement dressés sur la tête (???). C’est pour quoi? Un renseignement. J’explique mon dilemme en trois secondes chrono, la gonzesse fait une grimace et m’envoie plus loin, rue de Clignancourt, au commissariat central. Là-bas, ils pourront me renseigner. Le commissariat central est à 500 mètres à peine. J’y vais. Là, on rentre pas comme dans un moulin. Un planton avec un gilet pare-balles et sulfateuse en bandoulière me barre le passage et me demande ce que je veux. Je lui explique en trois mots, un renseignement administratif, pour tourner un film. Le mec me sourit d’un seul coup, relâche un peu la méfiance et me demande d’aller à voir l’accueil. C’est pas tout les jours qu’on vient les voir pour ce genre de trucs et ça se sent bien dans l’ambiance.
Ici, pas de punkette, pas de tignasse de couleur ni bracelets à clous! Deux fliquettes en uniforme de gardien de la paix croupissent derrière le comptoir. Gueules blasées, architecture de centre de torture mentale néo-soviet. Beaucoup de gris anthracite et de noir, impression d’entrer dans une marbrerie pour cimetières. – Bonjour, je viens prendre des renseignement au sujet des autorisations de tournage. – De tournages? C’est quoi, ça? – Bah… pour tourner un film. – Ah! Oui! Elle appelle un Antillais qui me donne du « monsieur » et me demande de le suivre, c’est au troisième étage. La consigne: ne laissez monter personne sans accompagnement d’agent(s). C’est même écrit sur des petites pancartes en plastique gaufré. Je me retrouve dans la cage en inox de 2m² avec un poulet qui me demande une fois de plus pourquoi je suis là. Je réponds en trois mots et se marre un peu, se met à sourire. – Ah ouais? Vous tournez un film? On sent bien que ce genre de requête, même totalement anodine les coupe un peu d’une routine qui relève pas franchement de la sinécure. Surtout dans un décors de chiottes pareil! On arrive au troisième, il me demande d’attendre un peu, là, sur un banc, ça se passera d’ici 5 minute dans le bureau juste à côté. Puis il s’en va et me laisse dans cet espèce de hall dégueu, noir et anthracite, éclairé par un seul néon au bout du rouleau. Deux minutes plus tard, j’entends une voix féminine qui m’appelle. J’entre dans le burelingue et me retrouve face à une fliquette sans âge et squelettique, plantée dans un uniforme de gardien de la paix trop grand pour elle. Elle gouaille sec, un peu vulgos sur les bords, sans doute trop habituée à pas prendre de gants avec les peaux rouges du secteur. Au-dessus d’elle, un poster de la série « PJ » particulièrement prisée de la gente flic puisqu’une série de propagande de chaîne nationale pour expliquer au peuple ingrat que la police n’est pas là pour les emmerder mais pour les « servir ». Cette série cherche à montrer que les flics sont des gens comme les autres, avec des gosses et des problèmes de fric, de couple, etc. Bref, le fliquette est bien contente de me raconter qu’elle aime bien aider les gens qui font des films, c’est bien plus marrant que d’aller chercher des barrettes de kif dans le trou du cul des peaux rouges du coin sans budget pour les gants latex. Je là laisse s’exprimer, je veux pas lui enlever son petit plaisir. Ça dure quand même un bon quart d’heure avant qu’elle ne me lâche que pour les autorisations, il faut appeler le service des prises de vues de la préfecture de police de Paris. Elle me griffonne le numéro sur un papier. Je repars avec le papier.
Arrivé chez moi, j’appelle la préfecture et tombe, via un standard sur un type totalement fantastique! On sent bien le vieux fonctionnaire aguerri, blasé, alcoolo et gouailleur qui cherche le plus vite possible à se débarrasser des tâches et en profiter pour caser ses visions de la vie, comme s’il était au bistrot. – Aaaahh bah ouais ouais ouais! Faut des autorisations, hein! – Bon, oui, et vous pouvez me les fournir? – ah bah ça dépends, chais pas, moi, hein! Vous avez combien scènes à tourner en extérieur? – Aucune. – Ah bon?! – Bah………….bon. Et des rues? Faut bloquer des rues? – Non plus. – Ah bon? Bah c’est quoi vot’film alors?! Ya aussi des places à retenir pour les camions? – Non. Non plus. – Bon bah alors qu’est-ce que vous voulez alors? – Juste tourner en intérieur et déclarer le tournage pour ne pas que vos collègues débarquent et emballent tout le monde! Parce que c’est une séquence de bagarre que je dois tourner et je voudrais qu’il y ai pas de méprises, vous voyez? – Bah ya pas besoins d’autorisation pour ça! Vous fermez les rideaux de fer et voilà. Si vous sortez pas du bar, ça nous regarde pas, nous! – Oui mais il n’y a pas de rideau de fer! – Quoi? Comment ça ya pas de rideau de fer? – Bah non, ya pas. – Ah bah qu’est-ce que c’est que ces bistrots? Ils doivent se faire casser la vitrine tous les quatre matin! – écoutez, je sais pas, moi…. – Ils ont pas de rideau de fer?!? – Je vous dit que non! – Ah bah…. Ah bah merde! Ils ont pas peur! – Bah oui, faut croire. – bah ouais, surtout dans le 18ème hein!! – oui, bon, je… – nan passkeu….. Dans le 18ème,vaut mieux barricader! – Oui, bon, écoutez, je…. – Non passe que si ya pas de rideau de fer…. Alors… enfin, n’empêche que bon! Si ça se passe à l’intérieur, ça nous regarde pas! – Vous voulez dire qu’il ya pas besoins d’autorisation? – Ah bah non! Le patron, il est chez lui. Nous, c’est pas notre problème! Tant que les voisins se plaignent pas ou que vous cassez rien… – Non non! On sera sage. – bon allez… – Merci, au revoir! – Allez… Klic!!
Pfffff!!! Tout ça pour ça! De toute manière, le plan du bistrot de la rue de Clignancourt est impossible à exploiter. C’est finalement ma copine qui trouvera le bistrot parfait pour ce tournage en demandant, comme ça, pour se renseigner. « Chez Pradel » rue Ordener, l’un des plus vieux bistrots populaires de paris.
L’accessoire le plus important du film est aussi l’un des acteur majeur: le livre. C’est également ce livre qui donne le titre du film: « VAINCRE! », qui est également le titre de ce livre. Le titre en entier est: « VAINCRE sa solitude dans la foi et trouver sa compagne. » Un ouvrage écrit par un certain Clovis Makiewsky, scientifique et théologien de renom, apparemment. Seb trouve le tract et le bon de commande pour ce livre dans l’un des bouquins porno que lui donne le second gardien de nuit avant de partir définitivement du poste et sortir du film.
Seb, commande ce livre par désespoir, par manque de solutions viables à sa solitude. Également par ce qu’il est bon marché.
L’idée de ce livre m’est venue en repensant à ces bons de commandes que l’on trouvait dans les années 70 et 80 dans les programmes télé et catalogues de vente par correspondance comme « la blanche porte », « le vert baudet » ou « la maison de Valérie ». Les publicités étaient toujours en noir et blanc, les photos remplacées par d’improbables illustrations, les textes vendeurs à outrances, le plus souvent adressés aux plus naïfs. Ces pubs, bon de commande compris ne dépassait jamais 5 cm sur 5 sur la totalité d’une page, quelque soit le format. Les articles vendus: le pistolet d’alarme à cartouches de gaz pour éloigner les agresseurs, réplique colt 45 automatique, les pendentif porte-bonheur qui attirent le grand amour et l’argent facile, le « Bullworker » qui vous fait des muscles d’acier en moins de quinze jours, le film plastique à adhésion électro-statique qui, collé à l’écran de la télévision noir et blanc donnait une image en couleur, etc. J’en passe, et des bien bonnes!
Dans le scénario, le livre est écrit par un théologien et toute la doctrine repose sur la foi du détenteur de l’ouvrage. Foi en la présence divine, foi en son acte, c’est à dire croire un minimum en là pratique et la marche à suivre décrite dans l’ouvrage. Hors, le gardien de nuit n’est pas croyant, ne l’à jamais été et ne le sera jamais. Les « après tout, qu’est-ce que je risque? » qui reviennent souvent dans la voix off sont là pour faire comprendre que Seb ne suit la marche que par désespoir, parce ça ne lui coûte rien et qu’il dispose durant ses nuit de tout le temps nécessaire. Par ailleurs, il se forge une sorte de croyance à lui basée sur son expérience de la vie en remplacement des doctrines officielles prônées dans le bouquin. Il tente le coup et point final. « Ne serait-ce que pour les dix sacs craqués! » Comme il le rappelle dans la voix off.
Le bouquin lui impose la construction d’un « modem », d’une antenne destinée à recevoir le flux divin. Un schéma primaire à construire avec des matériaux de base que tout un chacun peux se procurer dans un commerce de proximité. C’est généralement le piège de ce genre d’ouvrage: l’accessibilité totale, la facilité tentante, comme les bombes artisanales.
Seb construit alors ce « modem », se trouve une sorte de foi maison et à partir de là, n’importe quel événement de la réalité peux être interprété comme un signe.
Je voulais des illustrations et schéma de montage de ce « modem » comme des gravures médiévales un peu naïves, clinquantes comme des litrons de piquette qu’on choisira pour leur belle étiquette parcheminée et trompeuse. Dans l’album photo, on verra tout de suite le côté artisanal des illustrations que j’ai torché assez vite, sans prendre la peine de tracer les lignes droites à la règle, sans chercher à coller les dessins ailleurs que sur une page de texte qui dépasse encore du cadre. C’est beaucoup moins visible sur les rushs ou les dessins n’apparaissent que quelques secondes, d’assez loin, et en mouvement entre les mains de Seb. Les photos, évidemment font d’autant plus ressortir le côté accessoire de la chose.
C’était encore une de ces journée marathon qui se sont succéder dans la seconde moitié du mois d’août 2003. Dix heures du matin jusqu’à minuit. Soit 14H heures de tournage qu’on terminait généralement sur les rotules. Il nous ai arrivé de faire 17H!! Quelques plans de rues aux abords du studio, le matin, une pause bouffe vite fait et on entamait tous les plans de jours dans le studio qui servait d’endroit où le gardien était censé bosser la nuit en semaine et le jour en week-end. C’était souvent des plans pas très croustillants. Seb en train de prendre des cafés au distributeurs, Seb reçoit le livre commandé, ouvre l’enveloppe, lit le livre, assis au premier étage, debout au troisième, à la cave, etc. Le plus souvent des plans destinés à laisser de la marge pour la voix off. Ça plus les rondes filmées en temps réelles et en suivi caméra dans lesquelles Seb fermait toutes les portes, éteignait toutes les lampes, vérifiait les extincteurs et les chiottes (fuites d’eau), descendait d’un étage et recommençait. Tout ceci nous amenait très vite jusqu’à la nuit. Le temps, on ne le voyait pas passer, on le sentait avec le cumul de fatigue. Le soir, on sortait quand même du studio pour se taper un croque-salade ou frites histoire de pas finir sur les rotules en début de soirée. On buvait du café à toute heure, en espérant que la fatigue se tasse un peu. 21H, on retournait au charbon. Ce soir-là, on était de corvée « ronde de nuit », entre autre. Seb devait recommencer toutes les rondes, vérification des portes, extinction des lampes, extincteurs, chiottes, etc. A tous les étages. On montait et descendait les escaliers sans arrêt ce qui n’était pas franchement pour nous économiser les batteries. Une prise, puis deux, puis trois, au cas où. Chaque fois, il fallait se refaire les étages et rallumer toutes les lampes, ouvrir toutes les portes, etc. Le studio où l’on tournait se situait dans une toute petite rue médiévale du Marais, une rue en coude qu’on ne voyait pas depuis les rues principales. La rue ou plutôt le passage était large de deux mètres cinquante à peine, si bien que les fenêtres des voisins d’en face s’étalaient juste devant les nôtres, à très peu de distance. Donc, on était là, à monter et descendre les escaliers, Seb avec une grosse lampe commando en L pour faire plus « gardien » et moi avec la caméra braquée sur lui. Deux voisines, en face, nous regardaient depuis leur fenêtre, collée aux carreaux. Seb s’en était aperçu. On les regardaient en se marrant pendant une pause clope et on remettait ça.
Les rondes terminées, on a décidé d’écluser la soirée en terminant par des plans un peu lourds dans la cave, histoire de pousser jusqu’à minuit et gagner du temps sur le lendemain. La mission accomplie, j’ai remballé vite fait. On était littéralement claqué. On mettait au point le tournage du lendemain pendant je rangeais le matériel lorsque j’ai entendu un bruit sourd qui venait d’en haut, du rez de chaussée. Sur le coup, je me suis pas trop inquiété car chaque soir, il y en avait toujours un pour essayer de pousser la porte en verre de l’entrée, voir si des fois ça s’ouvrait. Au bout d’une minute à peine, le bruit à recommencer, plus violemment, comme si quelqu’un essayait de carrément défoncer la porte! Je grimpe les escalier et arrivé à l’accueil, j’aperçois une nana, un peu crado, avec un blouson en cuir tout râpé, blonde avec une queue de cheval. Elle tournait autour du bâtiment en regardant par les fenêtres (opaques!) du RDC. Lorsqu’elle m’a vu derrière la porte vitrée de l’entrée, elle s’est mise à gueuler dans ma direction un truc que j’entendais pas. J’ouvre. Elle se fige en gardant une bonne distance et me gueule: police!! On nous à signalé un cambriolage! Et moi, fatigué et mou, je lui répond du tac au tac: « ah bah ça doit être nous, alors! » Et je l’invite à rentrer d’un signe de tête en ouvrant la porte. Elle se méfie mais s’approche quand même. Au moment où elle met un pied dans l’accueil, une brigade entière de la BAC plus deux flics en civils déboulent en courant et s’invitent à l’intérieur. Je leur dit « bonsoir », j’allume une clope et ils commencent tous à se regarder les uns, les autres en chiens de faïence. Une armoire à glace de la BAC se poste devant la porte avec une pose ridicule à la John Wayne genre « personne ne sort! ». Le chef de patrouille de la BAC à une toute petite voix et un ton super gentil!! Il me pose question sur question mais comme d’habitude, pas les bonnes et jamais dans le bon ordre. Qui plus est, après 15H de tournage dans les pattes, j’ai le cerveau comme un vieux scotch brite oublié trois ans sous un évier sale et je m’embrouille totalement. J’arrive quand même à placer qu’on est pas des cambrioleurs, qu’on tourne un film et basta. Oui mais on nous à signalé des types avec des lampes de poches. Seb déboule de la cave à ce moment-là, avec la lampe de poche en mains, justement. « Bonsoir! » Quelle décontraction pour des cambrioleurs! Les flics en civil commence à réprimé des sourires. Le chef de la BAC veux quand même jeter un œil, il sera pas déçu. Je les emmène à la cave. Ils me suivent, mais juste avant de prendre l’escalier, je leur demande de bien vouloir garder un mec devant l’entrée et de pas laisser la porte ouverte. Ils se regardent tous de nouveau et commencent à piger: encore un coup pour rien. Bref, je les traîne quand même à la cave. Le BAC-man veux voir s’il y a bien une caméra. Je suis obligé de redéballer le matos. Les flics en civils sont scotchés sur le « modem » que j’ai laissé sur une table, une installation en carton censé représenter des composants électroniques primaires reliés à une carottes. Tout autour, des bougies! Ils restent scotchés à regarder le bidule sans comprendre. Je me suis demandé s’ils commençaient pas à fantasmer sur le côté messe noire du truc alors j’ai décidé d’intervenir avant qu’ils ne montent le truc en neige dans leurs têtes de flics hyper-rationnels. A défaut d’être embarqué comme cambrio, j’allais me faire traîner vers l’HP le proche. Ça sentait le roussi. Je commence à expliquer le scénario, le pourquoi de ce machin. Ils clignent des yeux et hochent la tête, le truc leur échappe totalement et ils lâchent l’affaire. On remonte. Le type de la BAC continu de me poser des questions auxquelles il est impossible de répondre, on s’embourbe, et les poulets en civils commencent à se faire chier. L’un d’eux soupire profondément et coupe court aux questions du BAC-man. « Bon! (assez perdu de temps!) vous avez les clefs d’ici? » – Ouais. – bah allez-y, ouvrez et fermez la porte! – Ok. J’ouvre et je ferme la porte à clef. Ça marche. Le flic lâche me lâche un « bon, allez, bonne soirée! » Et ils dégagent tous en flèche, excepté la fliquette crado qui ressemble à une junkie. Elle est resté coincé dans le couloir qui mène à la grande salle du RDC. Elle est debout dans le noir, à moins d’un mètre des chiottes dont la lumière est allumée, la porte grande ouverte, et le miroir au-dessus du lavabo couvert de sang, du faux évidemment mais la vision est assez impressionnante! Elle reste là à regarder tout autour d’elle en reniflant, comme un bon chien de la république. Puis elle fait demi-tour en me jetant un regard de travers et dégage en flèche sans un mot.
On se regarde, avec Seb. On pense visiblement à la même chose: le miroir plein de sang. Avec ça, on était quitte pour une demie heure de flicage, d’explications supplémentaires, et surtout (et ça, on pouvait pas y couper) à un bon quart d’heure de nettoyage qu’on avait complètement oublié.
Il me manquait un personnage, ou plutôt un acteur pour le rôle du contrôleur de nuit. Le type qui vient vérifier à trois heures du matin si les gardiens ne sont pas endormis ou partis je ne sais où. Dans le scénario, le contrôleur est un type démoli, la cinquantaine ou plus, divorcé de longue date, ex-père de famille alcoolique qui n’a plus le droit de visite sur ses gosses. C’est également lui explique pourquoi Seb doit maintenant tourner seul à ce poste plutôt qu’en duo. Il lui explique les vraies raisons pour lesquelles le second gardien s’est fait mettre à la porte. (le second gardien que Seb devait retrouvé plus tard, changé en taxi-boy).
Le rôle était assez épais malgré le peu de timing octroyé dans la durée totale du film. Un seul type, pour moi, faisait l’affaire: Philippe Nahon, dont tout le monde connaît la superbe prestation dans « seul contre tous » de Gaspar Noé.
C’était décidé: ce serait Philippe Nahon ou rien.
Par le biais de voix officieuses que je tairais ici, je fini par obtenir son numéro de téléphone personnel. Je prends mon portable et une bonne aspiration. J’ai le traczir. Je suis peu habitué à ce genre de requête et j’ai peur de mal m’exprimer.
Je compose le numéro, sonnerie, ça décroche. Une femme, la femme de Philippe Nahon.
Bonjour madame, j’aimerai parlé à Philippe, siouplaît.
Très gentille, elle me dit oui, bien sûr, attendez un instant, je vous l’appelle.
Ça fait crocrok-boum dans l’écouteur quand elle pose le combiné, puis j’entends un long cri:
Phiiiiillllllllllllliiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiipppppeeee!!! Tééééélllllééééépphhhhooonnnnneeee!!!!
Venu de plus loin, une grosse voix lui réponds: Oooooouuuuuaaaaiiiis!!!!
La femme reprends le combiné.
– il arrive, hein.
– Oui oui. Merci.
– Allô?…
– Allô, bonjour…
Le ton est super sympa, pas bégueule, pas genre star à deux balles. J’ai à faire à un type bien, sympa, qu’a rien à prouver, surtout à des trous-du-cul, et qui écoute ce qu’on lui dit sans moquerie et cynisme du genre: « ah! Encore un qui m’appelle pour un court » ou « font chier ces petits cons »! Non. Je lui explique tout dans les grandes lignes, j’appuie sur le fait que j’ai déjà commencé à tourner, ce qui rassure généralement. Je parle de Frémont qu’il connaît bien, de Prestia qui est prévu et avec qui il a eu l’occasion de jouer dans « irréversible ». Je tente au mieux de pas passer pour un tartuffe français débutant de base et la sauce à l’air de prendre.
Je ne me souviens plus très bien de ce qu’on s’est raconté, chacun à un bout du fil (ou des ondes) mais ça à duré un bon moment. Jamais il n’a cherché à m’expédié ou écourter prématurément la conversation. Il me raconte que s’il ne peut pas jouer dans mon film, c’est purement pour des questions de dates et de disponibilité en général. Il insiste sur le fait qu’il ne refuse pas par snobisme envers les formats courts, au contraire. Il vient encore d’en boucler un et c’est le sixième en moins de six mois! On l’appelle « monsieur court-métrages » à ce qu’il me dit.
Bref, ce sera impossible et c’est un vieux rêve qui fout le camp!
Il y aurait bien une journée par-ci ou par-là mais il partage son temps entre la Bretagne et Paris pour un téléfilm et je ne me voit pas lui forcer la main pour obtenir deux ou trois heures à l’arrachée. Il n’a plus vingt ans et je tiens pas à l’emmerder plus que ça.
Pour plus tard? Pas possible non plus. Il doit partir pour quatre mois à la réunion pour un tournage. C’est vraiment râpé! Tant pis. Dommage.
Mais bon, je vais pas faire comme l’ineffable Jean-Pierre Mocky à proclamer ouvertement que « qu’il a fréquenté » Clint Eastwood simplement parce qu’il lui à serré une pogne!
Non. Je parle ici de Philippe Nahon non pas parce qu’on a tailler le bout de gras 20 minutes au téléphone amis juste pour dire que c’était un vieux rêve que j’aurai pu amener à terme si je m’y étais prit un peu plus tôt. C’est pas grand chose mais c’est toujours ça!
Juin 2003 fut le vrai premier tour de manivelle, en fait. Tout ce qu’il en reste aujourd’hui sont ces quelques photos car même les rushs n’ont pas été conservés. La séquence cassait le rythme et on s’en apercevait dès la lecture du scénario, bien avant le montage. De plus, cette séance à été une première pour tout le monde. Pour Seb qui faisait son entrée dans ce film, pour Benjamin qui n’avait eu qu’un vague briefing une heure avant, travaillait en parallèle sur un rôle pour une pièce et ne connaissait pas son texte. Et enfin pour moi qui venait juste d’acheter la caméra et ne connaissait pas un tiers des réglages à faire pour obtenir une image tout juste suffisante. De plus, je n’étais pas franchement convaincu de la viabilité de cette séquence et tout ceci conjugué, le résultat à été un désastre.
J’ai tourné le film (et tourne encore) avec une TRV-950 Sony. Caméra nouvelle à l’époque, et plus vendue dans le commerce aujourd’hui. Remplacée comme d’habitude par des modèles plus impressionnants, avec plus de design et de boutons partout mais sans plus de définition (nombre de lignes TV) pour autant. Enfin bref.
Cette séquence racontait les retrouvailles de Seb avec le gardien de nuit du début, interprété par Benjamin Van Megellen, encore au cours Florent à l’époque. Ce gardien, au début de l’histoire, partage le poste de Seb. Ils sont deux gardiens de nuit dans un endroit quelconque, coincés là pour douze heures. Seul Seb reste. L’autre se fait viré, c’est sa dernière nuit. C’est lui donne le tract et le bon de commande pour le bouquin qui va changer la vie de Seb. On ne retrouve plus ce personnage par la suite mais dans la première version du scénario, Seb était invité chez lui, bien plus tard. On supposait qu’ils s’étaient contacté entre temps, ou rencontré. Le second gardien, qui n’a pas de nom, avait changé de vie. Il était devenu Taxi-boy et passait ses nuits dans les dancing à faire transpirer les femmes mûres emperlouzées qui le rémunéraient pour un tout autre genre de service de nuit.
La séquence à été tournée dans l’appartement de Benjamin. J’avais prévu pour l’occasion une garde robe très rétro puis pour des raisons financières, je me suis cantonné à un marcel blanc, une fine moustache et un filet à gomina qui n’était en fait qu’un bas nylon.
Les retrouvailles se faisaient dans une ambiance morne, avec des phrases lâchées au compte goutte comme par gène ou timidité, comme si l’ex-gardien avait honte de sa nouvelle condition. Une attitude totalement en contradiction avec son discours qui se voulait celui d’un type « sauvé » qui avait enfin trouvé sa voix. Comme dans tout le reste du film, Seb ne lâchait pas un mot et l’écoutait sans réagir, les yeux dans son assiette de raviolis en boîte. Le texte de Benjamin:
« Faut pas que tu restes dans ce boulot. C’est pas bon. A vivre tout le temps la nuit, tu finis par ressembler à un zombie. Et pis t’es toujours tout seul! Ça non plus c’est pas bon. D’un autre côté, avec ce boulot à la con… Ya pas beaucoup de femmes qui peuvent attendre comme ça, toutes les nuits. Manges! Ça va être froid. J’ai appris les danses de salon. C’est comme si j’avais apprit à vivre d’un seul coup. D’un seul coup, tu vois des gens, tu danses, tu rencontres des femmes… Tu représentes plus un fantasme de jeune fille parce que t’es trop abîmé par les boulots de merde… à force. Ya des femmes à qui t’as plus accès. Moi j’essais de pas péter plus haut, tu vois… les femmes, elles sont là quand même. Il montre « l’autel » devant lui. Evidemment, ce que t’as connu à 20 ans, tu peux tirer un trait dessus mais les seins en gants de toilette et les fesses en goutte d’huile, tout ça c’est des conneries. Quand tu les fait danser, quand tu les tient bien, c’est comme si d’un coup elles avaient encore 18 balais. Alors toi tu les vois plus pareil, forcément. Et toi non plus t’es plus le même. T’es plus un bout de viande froide dans la nuit. Toi aussi t’as 20 balais, c’est comme ça qu’elles te voient. C’est comme une deuxième chance…. une espèce de deuxième vie. »
La séquence s’achevait sur Seb, au tout premier plan, en amorce, les yeux rivés à sa gamelles, tandis que dans le fond, Benjamin s’entamait une valse triste, seul, complètement prit par la musique.
Dans l’idée de base, j’avais pensé à faire entrer une femme en scène juste après le speech. Comme si elle venait de se réveiller, entrait dans la pièce en ignorant la présence de Seb. Benjamin devait alors là lui présenter. Dans l’idéal, il aurait fallu une bonne femme de 55 ou 60 balais, un peu ronde, totalement à poil avec des cheveux blonds secs et permanentés, habillée seulement de bijoux hors d’âge. L’idée, c’était qu’elle n’ai aucune gène, reste comme ça, à poil, se serve un café et vienne s’asseoir en silence entre Benjamin et Seb. Ça s’est pas fait. J’avais pour ainsi dire même pas cherché à trouvé cette actrice. Je n’avais rien vraiment préparé, en fait.
J’ai remplacé la présence de la femme par une espèce de petit « autel » posé sur la table principale sur laquelle ils étaient en train de manger. Un discman et deux enceintes merdiques, des trucs d’appoint, des piles de disques de tango, valses et fox-trot. Et partout des photos de danses de salon mélangées à des photos de bonnes femmes de 60 ans à poil ou presque que j’étais allé chercher sur des sites porno. Quelques bougies pour renforcer le côté « autel » et voilà.
C’était l’histoire de la première scène qui fut en même temps la première scène coupée.
Tout le monde me demande depuis deux jours si j’ai le trac. Sans frimer, je peux répondre non. Absence totale de trac, sans doute à cause des milliers de choses à penser pour que tout se passe à peu près bien. Je dis bien à peu près (mais ça, c’est avec du recul). C’est la toute première fois de ma vie que je vais tourner vraiment, (pour autre chose qu’un truc à deux balles entre potes, j’entends). Je peux pas dire si ça commence mal ou bien. Tout ce que je sais, c’est que pour la première, je vais commencer par la séquence la plus compliquée du film, celle où le rapport espace-temps est le plus difficile à calculer, occupation de l’espace et du champs, l’occupation de l’espace pour la partie technique, l’éclairage, les réglages caméra, le maquillage, les fringues, la direction d’acteurs tête par tête, puis en groupe pour situer et expliquer les places occupées les unes par rapport aux autres. J’en passe, sûrement… Tout ceci en une seule séance, dans un laps de temps écourté maintenant de trois heures. Parmi les acteurs: deux professionnels qui se feront très vite une opinion sur mes capacités à mener la barque. Comme pour augmenter la difficulté, Seb m’a annoncé en début de semaine qu’il avait complètement oublié le mariage de sa cousine auquel il était invité ce jour-là. Il sera là, finalement, mais je vais devoir torcher tous les plans qui le concerne directement avant qu’il ne file prendre un train à peine deux heures après le début des hostilités. Mon plan de tournage est complètement chamboulé, et plus le temps d’y réfléchir de nouveau ou d’y mettre de l’ordre. J’espère seulement ne rien oublier et tout mettre en boîte car il sera totalement impossible à l’avenir de tourner de nouveau dans ce bar que j’ai obtenu avec beaucoup de mal.
*** Je passe la matinée à réviser la liste de ce dont j’aurai besoin pour le tournage de l’après-midi. Réviser une fois, deux fois, ne rien laisser au hasard. Ensuite, prendre la liste et préparer les sacs de matériel. Fringues, accessoires, spots, rallonges, gaffer, outils, piles, chargeurs, accus, caméra, MD, disques, micro, perche, pieds, clap, feutre et scotchs de couleur pour clap, perfusion pour Costes, sparadraps, bande élastoplast, bagues, collier, moniteur, câbles, etc…
Heureusement, j’aurai deux assistants aujourd’hui dont Fred, avec une bagnole pour transporter tout ça. Heureusement, sa bagnole est un break, ce qui n’est pas de trop pour transbahuter l’escabeau d’un mètre quatre vingt dix qui doit nous servir pour aller colmater avec du sac poubelle noir les ouvertures perchées en haut des rideaux de fer du bistro. Je suis censé tourner une scène se déroulant à 2H du matin et dehors, c’est le début d’après-midi et la canicule! Lumière aveuglante.
On part avec 5 minutes de retard, ce qui n’est pas une catastrophe mais à peine arrivés avec le barda dans le hall de l’immeuble, j’ai un coup de fil de Seb sur mon portable. Il me demande ce que je fous, si j’ai pas oublié. En tout cas, lui, est déjà sur place. Plutôt ponctuel.
On arrive sur les lieux 5 minutes plus tard. On décharge le matériel, Fred part se garer quelque part. Tout de suite en entrant dans le bar, j’ai un sale pressentiment qui prends de l’ampleur, une angoisse bizarre à la vue du patron. Depuis plusieurs jours, je guette la grosse merde de dernière minute. Jusqu’à maintenant, rien ne s’est passé. Reste à attendre la bouse de dernière seconde et la tronche du patron me dit que je suis arrivé au pied du mur, que toute échappatoire est impossible et que c’est maintenant ou jamais que la fatalité doit cracher le morceau. On se serre la pogne par-dessus le zinc. Il fait une espèce de grimace qui donne le top départ. Il enchaîne direct, dans la foulée: « J’ai une mauvaise nouvelle. Jusqu’à 23H, ce sera pas possible. Je peux que jusqu’à 21H30! » Et bah voilà. Mon instinct me dicte de ne pas baisser les bras et d’activer la cadence. J’évite d’y réfléchir, je plonge, on y va, tant pis. Je n’ai que 5H devant moi pour un découpage et une séquence qui en demande au moins le triple avec répétition. Tout le monde s’active, déplace des tables, déchirent du gaffer, installe les spots, les rallonges, les câbles, c’est un peu la panique. Tout se déroule un peu comme en accéléré.
D’un œil et tout en bricolant la DV, j’observe Seb qui en est à son troisième demi depuis son arrivée. Je sais par expérience (et notamment grâce au tournage de la première version de ce film il ya trois ou quatre ans) que Seb tient assez mal l’alcool, en tout cas, suffisamment pour ne plus tenir son personnage correctement ou ne plus afficher les bonnes expressions après absorption. De plus, il est prévu qu’il boive plusieurs gorgées de bière dans la séquence, ce qui n’arrange rien.
Laurence débarque en retard, comme prévu. C’est pour elle que j’avais fixé une heure de rendez-vous bien avant la fermeture du bar. Seb m’ayant prévenu à l’avance qu’en lui donnant rendez-vous vers 15H30, j’avais toutes les chances de là voir arriver une heure ou une heure et demi plus tard. Et c’est précisément ce qui est arrivé. Impeccable, donc. Je n’ai même pas le temps de là briefer correctement. Elle à tout juste le temps de se mettre en tenue. Je là guide un peu sur les fringues, le maquillage, les bijoux, la coiffure, etc.
En piste! On peux enfin commencer. Seb s’installe à une table en face de Laurence. Pas de dialogues ou presque sur ces plans. Seb est muet sur la durée totale du film ce qui me fait gagner un maximum de temps. Je fais tous les champs nécessaires sur eux deux puis sur Seb. Les contrechamps sur Laurence se feront plus tard, en dernier. Seb est bien bourré. Il boit les gorgées de bières prévues dans le scénario et fait ainsi empirer son état qui me fais recommencer pas mal de prises. Mais on y arrive, progressivement, et dans les temps. Pour palier au manque de temps, je donne un maximum de directives sur les attitudes à tenir, les expressions, la direction des regards, la bouche ouverte, fermée, entrouverte avec une main comme ci ou comme ça, comme pour des poses photographiques où l’on obtient en demandant au modèle d’entrouvrir les yeux et d’inspirer par la bouche ouverte une expression de douleur ou d’angoisse qu’on mettrai beaucoup plus de temps à obtenir en lui demandant simplement de mimer telle ou telle attitude, douleur ou angoisse.
Durant le temps de tournage de ce face à face, arrivent Thierry Frémont et Jean-Louis Costes. Je suis obligé de lâcher le tournage quelques secondes pour les accueillir (au moins ça) leur dire que s’ils veulent boire quelque chose c’est à volonté. Thierry s’allonge sur une banquette et relis le scénario. Costes se case sur un tabouret de bar dans un coin et n’en bougera plus jusqu’à ce qu’il entre en piste. Je n’ai plus aucune notion du temps. J’ignore totalement si trois heures se sont écoulées ou bien dix minutes. On me dit que deux heures viennent de passer quand je termine enfin avec Seb qui file direct dans la bagnole de Fred, direction Saint Laze pour prendre son train. En piste avec Costes et Frémont, maintenant. Ils se mettent en place, l’un l’autre de chaque côté du bar. C’est alors que je prends conscience de la situation réelle. Je n’ai pas terminé les plans de Laurence, et surtout les plans dialogués. De plus, je me retrouve avec 2 heures en moins sur le planning. Je me retrouve un peu déboussolé par le changement radical d’organisation, et devant deux pros qui attendent mes instructions. Je me met instinctivement en mode « auto », réaction commandée par l’instinct qui me dicte d’agir pour ne pas tomber, ne serait-ce que dans le ridicule. Moteur! (C’est pas vrai, j’ai jamais dit moteur et je le dirait jamais avec une caméra vidéo!) Toi, tu te met là et toi ici, dialogue 1, tu le regarde, il compte jusqu’à 5, se retourne et déboule sur toi! En route! Allez hop, une prise en boîte, puis deux cadrer différemment, puis trois cadrée sur Costes au lieu de Frémont. Toute la chorégraphie de bagarre prévue est impossible à tenir sur le temps qu’il me reste. Il faut improviser, déléguer, expliquer en grandes lignes et espérer ne pas avoir à tout recommencer 5 fois! Je suis obligé d’adopter la technique amateur de la même action filmée sous trois angles pour avoir un minimum de confort au montage! Les affres du manque de temps! Heureusement, j’ai deux pros avec moi et qui en plus, s’amusent bien, finalement! Je donne les instructions de parcours et de gestuelle, ils font le reste, proposent, se mettent d’accord entre eux, etc. ça fonctionne à plein régime. Du coup, je tourne tout le reste sur ce principe. Le fiasco que voulait m’imposer le temps s’est transformé en énergie productrice, plutôt motivante, et pour tout le monde! Même le patron du bistrot n’en revient pas! J’ai comprit bien après que ce tournage lui faisait peur. Pour lui, je n’était qu’un trou-du-cul qui voulait ce bar pour tourner une déconnade avec ses potes. Rien d’autre. Il avait peur pour ses verres, peur de la casse et du n’importe quoi. Du coup, devant le spectacle que lui offrent Frémont et Costes, il se marre bien et comprends qu’on est pas là pour bricoler. Du coup, il nous octroie une rallonge jusqu’à plus de 22H! J’ai tellement la tête dans le guidon que je n’ai qu’une réaction: me retourner vers Costes et Frémont pour gueuler « en piste » sans même penser une seconde à remercier le taulier!
***
Thierry, qui avait l’air sceptique sur la réactivité de Costes à son acting se déride total devant l’exubérance du performer professionnel et aguerri. Il me regarde et me dit: « ah ouais d’accord! » Comme s’il comprenait d’un coup qu’il y avait de quoi faire, que l’on pouvait pousser encore plus loin, se lâcher vraiment. Je lui répond simplement que si j’ai prit Costes, c’est pas pour jouer vaguement un type qui gueule et fout la zone mollement dans un bar avant d’aller se mettre les pieds sous la table chez bobonne! Non. Du coup, la démesure générale prends de l’ampleur et ça devient intéressant! Arrive le moment où Costes, grimpé sur un tabouret, doit montrer son cul au patron du bar. Là où un acteur ordinaire se serait contenté d’exhiber deux miches pâlichones à la vitesse de l’éclair, Costes nous offre à tous le sommet de son art. Du grand Costes, de l’inimitable! Frémont, aux premières loges, n’en revient pas de l’intensité des « appels de phares »! La bagarre commence. La progression de la rixe se fait en trois fois jusqu’à la porte. Ils sont censé se battre comme des chiffonniers et se donner des coups de poings en pleine tronche. Ce n’est pas le cas dans la réalité, bien sûr, seulement d’après les impacts que j’entends dans les écouteurs de mon casque, je devine que même si les coups se font dans l’épaules, ils sont tout de même portés. Je termine la sortie-baston sur trois points de vue. Dans le feu de l’action, la chaîne en argent (un accessoire) que portait Thierry autour du cou à sauté. Le haut de sa chemise est ouverte sur une balafre un peu sanguinolente qui lui larde la largeur de la poitrine. Je le lui fait remarquer. Il me répond que c’est rien du tout! Bon. On fait une pause de deux ou trois minutes avant de reprendre. Costes se relève, je lui demande si ça va. Oui. Et les coups? Il me répond: « ouais, mais comme il me tape vraiment, alors ça me fait vraiment flipper et du coup ça rends bien! Hein? Ça rends bien, non? » Ouais, effectivement, c’est le moins qu’on puisse dire. Autre moment de flip quand Thierry doit balancer une télé portative en pleine tronche de Costes, affalé par terre. Thierry choppe en hurlant la télé posée sur le bar et la balance comme s’il marquait un but de handball. 2 prises! Si Costes l’avait loupé une seule fois, c’était direct les urgences! Tous les deux sont visiblement à l’aise dans la figure libre. La figure est libre mais l’unité et l’idée de base est conservée malgré tout. C’est le grand avantage des pros. Reste encore la sortie à tourner, celle où Frémont fout Costes dehors. 3 prises et trois axes, là aussi. Largement de quoi faire. Mais en cadrant le bas du rideau de fer, on s’aperçoit vite qu’il fait jour dehors. Je garde quand même mais je pense qu’il n’y aura pas moyen de masquer toute cette lumière. Pas grave, ça marche sans ce plan.
C’est terminé pour Costes qui s’en va tout de suite après. Je lui propose quand même de rester un peu, histoire d’aller boire un coup après ou bouffer quelque chose. Non. Il a quelque chose de prévu, apparemment. Reste Frémont pour la toute dernière séquence « patron de bar ». Il doit claquer la porte, s’apercevoir de la présence de la fille et du personnage principal et foutre tout le monde dehors sur un coup de gueule. Je le fais en 5 prises dont une en noir et blanc.
Pas de godet ni de bouffe pour lui aussi. Il se rhabille aussitôt et s’en va prendre un taxi. Mais ce n’est pas fini. Il me faut tout reprendre du début et demande une seconde petite rallonge au patron, dix minutes, pas plus. Il est d’accord. Heureusement, car ce qu’il me reste à faire n’est pas négligeable vu qu’il s’agit de tous les contrechamps de Seb (sur Laurence) mis en boîte en début d’après-midi. Là, tout de suite, je dois remémorer tous les plans faits avec Seb trois ou quatre heures plus tôt. Je fais au plus vite. Pas le temps de là briefer, je lui dicte où regarder, que faire de ses doigts, etc. Technique modèle photo. Je boucle en 15 minutes. C’est terminé! D’un seul coup, un poids énorme me tombe dessus. Je m’aperçois d’un coup que je n’ai pas fumé une clope depuis des heures, qu’il fait une chaleur épouvantable et que je n’ai pas bu une goutte d’eau depuis le début de l’après-midi. Je me jette à la pompe avec un verre et m’envois coup sur coup 4 godets de château La-pompe! Remballage en vitesse. Tout le monde s’active. Enfin, ceux qui restent s’activent. Je demande la note au patron, l’addition de toutes les consos. Il prends alors un petit air emmerdé et me lâche un ticket de caisse en me demandant 100 euros supplémentaires! « Pour l’électricité. » Tiens donc! Je me rappelle en avoir discuté avec lui quelques jours avant et j’avais cru comprendre que ce n’était pas la peine. Bon, pourquoi pas. J’en ai les moyens bien que je m’en serait bien passé quand même. Bref, je n’ai même pas mon carnet de chèques et le patron à vraiment envie de lourder! Il me propose de passer dans la semaine pour régler. Le rideau de fer se referme sur ce premier tournage de ma vie sans que je puisse émettre la moindre opinion la-dessus. Je ne me souviens de rien, absolument rien à part ce qui se passait dans l’écran LCD de la caméra. La présence de Seb sur le tournage m’apparaît comme un truc lointain dont il ne me reste que quelques souvenirs assez vagues. Je suis incapable de dire, à froid, quelle ambiance régnait dans le bar. Détendue, pourrie, relax? Est-ce que j’ai été sympa, fumier? Est-ce que j’ai énervé tout le monde? J’en sais rien. Tout le monde autour de moi à l’air ravi. Tout le monde à trouvé ça bien, rigolo, agréable, tout le monde à l’air d’avoir passé un bon après-midi. Je suis obligé de m’en tenir à l’opinion des autres. Est-ce que j’ai assuré ou pas? Ça, c’est les rushs qui me le diront!
Bon, vous l'aurez remarqué, les blogs, c'est un peu comme les mangas, ça commence toujours par la fin. Le premier article pondu et mis en ligne sera toujours le dernier affiché. Et c'est bien dommage, ma bonne dame, moi qui pensait faire dans le chronologique et la mise en page, c'est raté.
Tant pis. Enfin bon, vous avez comprit, quoi...
Alors je vais finalement numéroter les articles et comme ça, tout le monde s'y retrouvera.
Voilà.