10- HASTA LA VICTORIA SIEMPRE!!!

Publié le par El Direkktor


Bon. Dans la première version de l’histoire, le personnage principal féminin (Lucienne) était une sorte de double de Seb. Tout comme lui, elle ne pipait pas un mot sur toute la durée du film et se contentait d’échanger quelques regards discrets derrière son comptoir, car à la base, Lucienne était la barmaid d’un petit bistro de quartier dans lequel Seb avait ses habitudes. Un jus ou un demi avant ou après le turbin. Une idée qui en valait une autre en théorie, mais en pratique, j’éprouvais pas une nécessité absolue à repiquer dans la recherche de bistro. J’avais donné pour la scène avec Costes et Frémont et j’avais eu ma dose.

Il a donc fallu faire usiner cette brave Lucienne dans une catégorie qui demandait moins de décors et moins de contraintes.
J’ai laissé l’idée en suspend pendant quelques temps, histoire de laisser fermenter le produit tout seul jusqu’à ce que les gaz fassent sauter le bouchon. J’avais le temps venir voir et pas mal de trucs à tourner en solo avec Seb entre temps.
Je ne sais plus trop comment m’est venu l’idée mais je trouvais plus simple que cette fille soit une prostituée occasionnelle, le genre étudiante qui arrondit ses fins de mois autrement qu’en trempant dans le graillon des Mac’do.
De cette façon, je pouvais me contenter d’une chambre pour tourner les scènes intimistes entre elle et Seb. Je me disais que je pourrais toujours trouver un pékin absent pour un week-end qui puisse me laisser les clefs de sa piaule mais c’était bien sûr sans compter sur la poisse légendaire qui couronnait ce tournage depuis le début.
J’ai commencé à me rencarder à droite et à gauche. Personne autour de moi n’avait l’intention de quitter Paris pour une escapade Normande, personne ne prenait de vacances et personne n’avait envie de se retrouver plusieurs heures à la rue en attendant que je termine mes plans.
J’ai donc laissé passer encore pas mal de temps. L’été tirait à sa fin et la fameuse canicule de 2003 aussi.
Seb m’avait proposé de faire une cagnotte commune pour se payer une piaule d’hôtel, le cas échéant. On pourrait s’arranger en tournant les plans en deux ou trois fois, mais à la condition d’obtenir la même chambre et c’était pas gagné.

Ça gambergeait ferme pour se sortir de la mouise mais on s’écartait quand même du problème principal: qui allait jouer le rôle de Lucienne?

Je me suis donc recollé à mon site d’annonces cinéma.
Tout en rédigeant l’annonce, les contraintes et les risques affluaient déjà. D’une part, je n’avais pas envie de me retrouver avec 250 annonces avec photos par jour sur ma boîte mail et d’autre part, il fallait trouver quelqu’un qui accepte de jouer un rôle de pute, plus ou moins déshabillé. Comment sélectionner à la base? Et bien tout simplement en étant un tantinet malhonnête. Dans l’annonce, je demandais une comédienne d’une trentaine d’année acceptant de jouer un rôle de prostituée complètement nue.
Du coup, je me suis retrouvé avec seulement une douzaine de réponses avec photos en l’espace de quinze jours. Un tiers n’avait pas le physique de l’emploi, un tiers acceptait les conditions, le troisième tiers acceptait également en émettant des réserves quand à la nudité perpétuelle du personnage.
Le premier tiers éliminé d’office,  je répondais au troisième qu’il n’y avait pas à marchander, que la nudité du personnage était d’une importance capitale pour l’histoire, ce qui est totalement faux. Restait donc le second tiers soit quatre personnes. Comment les départager? Problème. Toutes correspondaient physiquement au rôle.
L’organisation désastreuse de ce tournage, les conditions merdiques et la malchance m’ont fait éliminer deux d’entre elles qui n’habitaient pas Paris et ne pouvait pas se déplacer facilement. Il me fallait quelqu’un que je puisse avoir sous le coude si besoin, pour refaire des prises, tourner des rajouts, rattraper plus tard certaines erreurs avec le moins de contraintes possible. Pour les deux comédiennes restantes, l’une balançait entre Paris et la province, l’autre me paraissait un peu jeune, en photo du moins. Je ne pouvais plus sélectionner d’après documents en restant chez moi alors je leur ai donné chacune rendez-vous.
J’ai déjà vu (de mes yeux vu) faire les petits réals du cinoche français qui se proclament réalisateurs de court-métrages! J’ai eu plusieurs fois l’occasion de les voir (et malheureusement les entendre) dans divers bistro, en plein rendez-vous avec les acteurs et actrices. Ça se passe toujours dans des quartiers bien choisis, un peu arborés, avec le plus de monde possible autour. On explique avec de grands gestes les grandes lignes de son œuvre future en mettant le volume un peu plus fort sur les mots magiques comme « scénario », « tournage », « caméra », etc. Et de jeter de temps en temps un œil aux alentours histoire de saisir l’hypothétique impact.
Moi, j’avais un scénario qui n’en était même pas un, j’étais seul avec ma caméra et Seb pour tout acteur et service technique. Je pouvais pas me permettre de me là jouer monocle, cravache et culotte de cheval dans des bars d’hôtel.  Il fallait que le rade soit à l’image de ce que j’avais à proposer. J’ai donc opté pour des PMU qui sentent bien la clope et la bière froide, avec une rangée de ruines amarrées au bar qui battent de la semelle sur les couches de tickets de tiercé et leur coulis de mégots. 

La première s’appelait Géraldine. Elle est arrivée en retard. Au bout de deux minutes, quelque chose au fond de moi me disais: « non, c’est pas elle! C’est pas Lucienne! »
On à discuter trois quarts d’heure, du film, de tout et de rien, et puis elle est repartie après lui avoir promis une réponse pour les trois jours à suivre.
La seconde s’appelait Victoria. Je suis arrivé en retard. Au bout de deux minutes, je me suis également dit que non, que c’était pas Lucienne, mais à la différence que cette fois, je savais pourquoi: je là trouvais trop jeune alors qu’elle avait la trentaine ou presque.

Et merde! J’allais quand même pas tout recommencer, perdre de nouveau un mois à chercher!
J’ai hésité pendant deux jours mais quelque part, je savais que c’était Victoria qui finirai de toutes façons par l’emporter. Elle paraissait plus jeune mais ça pouvait se corriger. C’était rien du tout, en fait.
Je ne sais pas trop comment expliquer ça mais avec Géraldine, j’avais tout de suite su qu’elle « n’était pas le personnage ». Qu’on ne me demande pas sur quel critère, j’en sais rien. C’était pas le personnage que je voulais pour le rôle, c’est tout. Et je serais bien incapable de dire si c’était physique ou psychologique ou quoi ou qu’est-ce.
Elle à été déçue, Géraldine! Elle aimait vachement l’histoire. Qui plus est, je lui ai annoncé que je ne l’avais pas choisi pour le rôle alors qu’elle venait de passer une journée épouvantable! La totale! Elle m’a tout de même demandé de l’inviter à la projection quand le film serait fini. C’était il y a deux ans et demi maintenant. Elle doit ouvertement me traiter de connard, croyant  le film terminé et projeté depuis un bail.


Bon, cette fois, on rigole plus. En piste! Les anciens problèmes reprennent le dessus vite fait. Où tourner, et quand? Des pistes, incertaines, à droite et à gauche, des propositions ou des plans apparte ici ou là, des plans à Seb, principalement, mais qui ne se sont finalement pas avérés très viables. Seb parlait toujours de louer une piaule dans un hôtel qui ferait la blague. A défaut d’autre chose.
Ce qui m’inquiétait un peu, c’était quand même l’organisation pourrie et les lendemains incertains vis à vis de Victoria. Je dis ça, il faut vous remettre dans le contexte. Je propose un rôle pour un film en toute honnêteté et le tournage, c’est deux mecs, une fille et une caméra dans une piaule! Hôtel ou autre, les esprits mal tournés peuvent baser une bonne douzaine de scénario rien que sur cet embryon d’équipe technique. 
Autant j’avais de quoi faire la blague pour la séquence du bar avec Frémont et Costes (pleins de potes, ma copine, du matos en veux-tu en voilà, même une bagnole avec chauffeur!) autant là, c’était la bite et le couteau et je pense que Victoria devait avoir une foi inébranlable dans le cinéma underground pour accepter de s’enfermer quelques heures dans une piaule inconnue avec deux mecs non moins inconnus.
Mais bon, tout c’est parfaitement déroulé dans le droit chemin et comme à l’accoutumée, dans l’urgence totale.

Il a fallu attendre un bon mois avant de tourner les séquences avec Victoria. Pas de plan apparte, et je reculais au maximum le moment de débourser pour une chambre d’hôtel.
C’est Benjamin qui nous à sorti de la mouise! Ce bon vieux Benjamin qui jouait le taxi-boy dans la séquence supprimée d’entrée de jeu avant montage et se rattrapait un peu en jouant le second gardien de nuit de la séquence d’ouverture.
Benjamin faisait du théâtre. Il œuvrait dans le Tartuffe qui lui prenait des journées entières de répétitions durant lesquelles il n’avait pas besoin de son appartement.

On m’enterrera avec cet épisode de l’apparte. On avait rendez-vous un samedi chez Benjamin, pour tourner. Je l’avais eu au téléphone avant, pour confirmation. Oui oui, pas de problème, je pouvais venir à partir de 11h du matin, on boufferai ensemble et tournage de 14H jusqu’au soir.
Le jour J, je me suis pointé en taxi avec un sac à dos et deux valises de matos sur la place Gambetta. Il habitait dans le secteur, près du père Lachaise. J’étais en avance, j’ai prit un café en terrasse, j’ai essayé de l’appeler sur mon portable. Personne au bout du fil. Bon, j’étais en avance mais je sentais le coup pourri. J’ai attendu un peu et je me suis rendu chez lui pour 11H tapantes. 7 étages à grimper avec mes 50 kilos de matos. J’arrive, je sonne, rien. Je frappe, rien. Je resonne, refrappe, toujours rien. J’appelle sur son téléphone fixe au cas ou il dormirait encore: personne, messagerie, vous êtes bien chez Benjamin, laissez un message!
Et merde!
Je redescends avec mes valises et mon sac. Je traîne mon cheval mort dans le quartier pendant une heure, je m’arrête boire des jus aux terrasses en appelant chez lui. Et toujours personne!
J’attends encore, je remonte chez lui. Je frappe, je sonne: personne!
Je redescends, je tente de tenir le coups. Je suis là, sur un banc de la place avec mes valdingues comme un clodo. Je l’attends plus deux heures, tout en appelant chez lui, sans jamais avoir personne d’autre que sa messagerie. C’est râpé! J’avais donné rendez-vous à Seb et Victoria pour 14H et il ne restait plus beaucoup de temps. Je leur ai téléphoné pour annuler. J’ai réussi à choppé Victoria à temps pour l’annulation mais en revanche, aucune nouvelle de Seb! Il m’a dit plus tard qu’il avait oublié à cause d’un dépannage d’ordinateur qu’il faisait chez une copine. Super! Quand à Benjamin, je n’ai eu de nouvelles de lui que le lendemain soir! Il avait également oublié! Il se confondait en excuses à l’autre bout du fil et ne savait plus où se fourrer. On a tout de même convenu d’un second rendez-vous pour le samedi suivant, même heure, même combat, mais cette fois, il serait au rendez-vous, promis juré!

Et il a tenu sa promesse! Tout le monde était au rendez-vous chez lui à 14H.
J’étais venu en avance pour bouffer avec Benjamin et installer un peu d’éclairages, faire quelques mises au point et repérer surtout l’espace pour les cadrages.
Benjamin nous à laissé une demie heure plus tard. Il devait revenir vers 19H30 mais on pouvait rester jusqu’à tard le soir, ça ne le dérangeait pas.

En piste!
On attaque direct par la scène finale censée se dérouler dans la cuisine. Pour l’occasion, j’avais acheté une toile cirée fantastique avec des surimpressions de photos de pains rustiques du plus bel effet, un accessoire qui valait son pesant de cacahuètes! Cette nappe à été en quelque sorte le salaire ou plutôt le défraiement de Benjamin pour avoir été bien gentil de nous prêter sa piaule. (Il a fait une affaire!)

J’angoissais un peu à l’idée de découvrir le jeu de Victoria que je ne connaissais absolument pas. Je n’avais fait aucun essai, rien, et au premier tour de manivelle, je ne savais toujours pas si j’avais affaire à une bourriche ou à quelqu’un qui méritait mieux mais après les plantades obligatoires des premières prises, elle avait le personnage parfaitement en mains. J’étais en face de Lucienne, la vraie. Elle avait comprit le personnage, sa façon de parler, les intonations à prendre, les attitudes, ça avait l’air magique, j’avais l’impression de regarder mon machin se faire tout seul. Seb aussi assurait à fond dans sa non-expression muette mais lui, ça faisait déjà deux mois qu’il jouait le rôle.

Les prises s’enchaînaient, fluides. Quelques plantades, sans plus, normal, on excédait jamais deux prises pour le même plan. Lucienne était née!


Le reste de l’après-midi s’est passé dans la chambre pour les séquences d’« entrevue » entre Seb et Lucienne. Dans l’histoire, Seb s’offre régulièrement une passe avec cette brave Lulu après une nuit de boulot. Chaque « passe » réponds aux mêmes critères. On ouvre la « passe » terminée avec Seb et Lucienne assis côtes à côtes sur le pajot.

Lucienne est en petite culotte, Seb se rhabille, fouille ses poche et dépose le fric de la passe dans une petite boîte à côté du lit. Seuls les dialogues sont différents. La séquence est basée sur le dialogue qui permet de faire avancer l’histoire. Victoria connaissait son texte par cœur, et c’était la seule avec Frémont parmi tous ceux qui ont participé à ce film. Quasiment tous les plans et le peu de mise en scène était centré sur elle. Elle continuait d’être Lucienne pour de bon et de mieux en mieux au fur et à mesure des prises. Heureusement parce que ce jour-là, c’est moi qui avait tendance à merder, à force de m’occuper de tout. Comme d’habitude, je devais régler moi-même les éclairages, improviser plus ou moins la mise en scène et les cadrages en fonction de l’espace réduit, cadrer tout en faisant gaffe au jeu des acteurs, noter ce qui était en boîte, ce qui restait à faire, surveiller les charges batteries, la bande restante, etc.

Du coup, je ne pensais qu’a faible pourcentage au ton globale à adopter par Victoria dans ses dialogues. J’étais parti sur une idée de base qu’elle à exécuté parfaitement.

L’après-midi à filer en flèche. On prenait notre temps, surtout que Benjamin nous octroyait jusqu’à plus de minuit pour tourner. Ça se passait plutôt bien, bizarrement, il a bien fallu que quelque chose vienne foutre la merde, comme ça, d’un coup, sans prévenir!
Le téléphone de Benjamin se met à sonner en plein milieu d’une prise. Le répondeur se met en route, le haut parleur était branché. « Salut Benjamin, c’est machine! Dis donc, je fais une fête ce soir et t’es invité! Apporte une bouteille, ça commence vers 20H30! A plus! »
Avec Seb, on se regarde en coin. Fallait bien que ça nous tombe dessus! Benjamin avait maintenant quelque chose de prévu pour la soirée et je flippais un peu pour la réduction de temps. Du coup, on accéléré les prises. On avait quasiment terminé les séquences de la chambre lorsqu’il est arrivé vers 19H30. Évidemment, il a écouté ses messages. On n’avait plus toute la soirée pour finir. Heureusement, il ne restait a faire qu’une séquence avec Victoria, seule et sans dialogues.

La séquence finale où elle se met sur son trente et un pour attendre Seb. Pas mal de déco à mettre en place, de meubles à virer, d’accessoires à mettre en place et surtout, des travellings à se coltiner à la pogne, caméra en main en essayant d’avoir le moins de flou possible à cause du mouvement latéral. Un cauchemar. Au moins 5 prises pour chaque travelling! Tout ça sous l’œil impatient de Benjamin qui attendait qu’on termine pour aller rejoindre ses potes et faire la fiesta.

J’ai tout de même réussi à obtenir de quoi faire quelque chose de potable, sauf les très gros plans, quasi photographiques lorsque Victoria se maquille, enfile ses verres de contact, etc.


Le plus gros problème est qu’en l’état, on ne voit Victoria que très peu de temps dans la durée du film alors qu’elle est le personnage le plus important après Seb.
Deux autres séquences de tournage sont également prévue avec elle. J’ai bien essayé déjà d’organiser les tournages mais sans succès. Problèmes de disponibilité, de gens, de lieu, etc.
Enfin, comme d’habe, quoi!
La suite des tournages, j’espère au printemps 2006!

Allez….  

Publié dans vaincre.lefilm

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