04- Juillet 2003-premier tour de manivelle!

Publié le par El Direkktor


Tout le monde me demande depuis deux jours si j’ai le trac. Sans frimer, je peux répondre non.  Absence totale de trac, sans doute à cause des milliers de choses à penser pour que tout se passe à peu près bien.  Je dis bien à peu près (mais ça, c’est avec du recul).
C’est la toute première fois de ma vie que je vais tourner vraiment, (pour autre chose qu’un truc à deux balles entre potes, j’entends).
Je peux pas dire si ça commence mal ou bien. Tout ce que je sais, c’est que pour la première, je vais commencer par la séquence la plus compliquée du film, celle où le rapport espace-temps est le plus difficile à calculer, occupation de l’espace et du champs, l’occupation de l’espace pour la partie technique, l’éclairage, les réglages caméra, le maquillage, les fringues, la direction d’acteurs tête par tête, puis en groupe pour situer et expliquer les places occupées les unes par rapport aux autres. J’en passe, sûrement…
Tout ceci en une seule séance, dans un laps de temps écourté maintenant de trois heures.
Parmi les acteurs: deux professionnels qui se feront très vite une opinion sur mes capacités à mener la barque.
Comme pour augmenter la difficulté, Seb m’a annoncé en début de semaine qu’il avait complètement oublié le mariage de sa cousine auquel il était invité ce jour-là. Il sera là, finalement, mais je vais devoir torcher tous les plans qui le concerne directement avant qu’il ne file prendre un train à peine deux heures après le début des hostilités.
Mon plan de tournage est complètement chamboulé, et plus le temps d’y réfléchir de nouveau ou d’y mettre de l’ordre. J’espère seulement ne rien oublier et tout mettre en boîte car il sera totalement impossible à l’avenir de tourner de nouveau dans ce bar que j’ai obtenu avec beaucoup de mal.

                    ***
Je passe la matinée à réviser la liste de ce dont j’aurai besoin pour le tournage de l’après-midi.
Réviser une fois, deux fois, ne rien laisser au hasard. Ensuite, prendre la liste et préparer les sacs de matériel. Fringues, accessoires, spots, rallonges, gaffer, outils, piles, chargeurs, accus, caméra, MD, disques, micro, perche, pieds, clap, feutre et scotchs de couleur pour clap, perfusion pour Costes, sparadraps, bande élastoplast, bagues, collier, moniteur, câbles, etc…

Heureusement, j’aurai deux assistants aujourd’hui dont Fred, avec une bagnole pour transporter tout ça.  Heureusement, sa bagnole est un break, ce qui n’est pas de trop pour transbahuter l’escabeau d’un mètre quatre vingt dix qui doit nous servir pour aller colmater avec du sac poubelle noir les ouvertures perchées en haut des rideaux de fer du bistro. Je suis censé tourner une scène se déroulant à 2H du matin et dehors, c’est le début d’après-midi et la canicule! Lumière aveuglante.

On part avec 5 minutes de retard, ce qui n’est pas une catastrophe mais à peine arrivés avec le barda dans le hall de l’immeuble, j’ai un coup de fil de Seb sur mon portable. Il me demande ce que je fous, si j’ai pas oublié. En tout cas, lui, est déjà sur place. Plutôt ponctuel.

On arrive sur les lieux 5 minutes plus tard. On décharge le matériel, Fred part se garer quelque part.
Tout de suite en entrant dans le bar, j’ai un sale pressentiment qui prends de l’ampleur, une angoisse bizarre à la vue du patron. Depuis plusieurs jours, je guette la grosse merde de dernière minute. Jusqu’à maintenant, rien ne s’est passé. Reste à attendre la  bouse de dernière seconde et la tronche du patron me dit que je suis arrivé au pied du mur, que toute échappatoire est impossible et que c’est maintenant ou jamais que la fatalité doit cracher le morceau.
On se serre la pogne par-dessus le zinc. Il fait une espèce de grimace qui donne le top départ.
Il enchaîne direct, dans la foulée:
« J’ai une mauvaise nouvelle. Jusqu’à 23H, ce sera pas possible. Je peux que jusqu’à 21H30! »
Et bah voilà.
Mon instinct me dicte de ne pas baisser les bras et d’activer la cadence.
J’évite d’y réfléchir, je plonge, on y va, tant pis. Je n’ai que 5H devant moi pour un découpage et une séquence qui en demande au moins le triple avec répétition.
Tout le monde s’active, déplace des tables, déchirent du gaffer, installe les spots, les rallonges, les câbles, c’est un peu la panique. Tout se déroule un peu comme en accéléré.

D’un œil et tout en bricolant la DV, j’observe Seb qui en est à son troisième demi depuis son arrivée. Je sais par expérience (et notamment grâce au tournage de la première version de ce film il ya trois ou quatre ans) que Seb tient assez mal l’alcool, en tout cas, suffisamment pour ne plus tenir son personnage correctement ou ne plus afficher les bonnes expressions après absorption. De plus, il est prévu qu’il boive plusieurs gorgées de bière dans la séquence, ce qui n’arrange rien.

Laurence débarque en retard, comme prévu. C’est pour elle que j’avais fixé une heure de rendez-vous bien avant la fermeture du bar. Seb m’ayant prévenu à l’avance qu’en lui donnant rendez-vous vers 15H30, j’avais toutes les chances de là voir arriver une heure ou une heure et demi plus tard.
Et c’est précisément ce qui est arrivé.
Impeccable, donc.
Je n’ai même pas le temps de là briefer correctement. Elle à tout juste le temps de se mettre en tenue.
Je là guide un peu sur les fringues, le maquillage, les bijoux, la coiffure, etc.

En piste!
On peux enfin commencer. Seb s’installe à une table en face de Laurence. Pas de dialogues ou presque sur ces plans. Seb est  muet sur la durée totale du film ce qui me fait gagner un maximum de temps. Je fais tous les champs nécessaires sur eux deux puis sur Seb. Les contrechamps sur Laurence se feront plus tard, en dernier. Seb est bien bourré. Il boit les gorgées de bières prévues dans le scénario et fait ainsi empirer son état qui me fais recommencer pas mal de prises. Mais on y arrive, progressivement, et dans les temps.
Pour palier au manque de temps, je donne un maximum de directives sur les attitudes à tenir, les expressions, la direction des regards, la bouche ouverte, fermée, entrouverte avec une main comme ci ou comme ça, comme pour des poses photographiques où l’on obtient en demandant au modèle d’entrouvrir les yeux et d’inspirer par la bouche ouverte une expression de douleur ou d’angoisse qu’on mettrai beaucoup plus de temps à obtenir en lui demandant simplement de mimer telle ou telle attitude, douleur ou angoisse.  

Durant le temps de tournage de ce face à face, arrivent Thierry Frémont et Jean-Louis Costes.
Je suis obligé de lâcher le tournage quelques secondes pour les accueillir (au moins ça) leur dire que s’ils veulent boire quelque chose c’est à volonté. Thierry s’allonge sur une banquette et relis le scénario. Costes se case sur un tabouret de bar dans un coin et n’en bougera plus jusqu’à ce qu’il entre en piste.
Je n’ai plus aucune notion du temps. J’ignore totalement si trois heures se sont écoulées ou bien dix minutes. On me dit que deux heures viennent de passer quand je termine enfin avec Seb qui file direct dans la bagnole de Fred, direction Saint Laze pour prendre son train.
    
En piste avec Costes et Frémont, maintenant.
Ils se mettent en place, l’un l’autre de chaque côté du bar. C’est alors que je prends conscience de la situation réelle. Je n’ai pas terminé les plans de Laurence, et surtout les plans dialogués.
De plus, je me retrouve avec 2 heures en moins sur le planning.
Je me retrouve un peu déboussolé par le changement radical d’organisation, et devant deux pros qui attendent mes instructions. Je me met instinctivement en mode « auto », réaction commandée par l’instinct qui me dicte d’agir pour ne pas tomber, ne serait-ce que dans le ridicule. Moteur! (C’est pas vrai, j’ai jamais dit moteur et je le dirait jamais avec une caméra vidéo!)
Toi, tu te met là et toi ici, dialogue 1, tu le regarde, il compte jusqu’à 5, se retourne et déboule sur toi! En route! Allez hop, une prise en boîte, puis deux cadrer différemment, puis trois cadrée sur Costes au lieu de Frémont.
Toute la chorégraphie de bagarre prévue est impossible à tenir sur le temps qu’il me reste. Il faut improviser, déléguer, expliquer en grandes lignes et espérer ne pas avoir à tout recommencer 5 fois! Je suis obligé d’adopter la technique amateur de la même action filmée sous trois angles pour avoir un minimum de confort au montage! Les affres du manque de temps!
Heureusement, j’ai deux pros avec moi et qui en plus, s’amusent bien, finalement! Je donne les instructions de parcours et de gestuelle, ils font le reste, proposent, se mettent d’accord entre eux, etc. ça fonctionne à plein régime. Du coup, je tourne tout le reste sur ce principe.
Le fiasco que voulait m’imposer le temps s’est transformé en énergie productrice, plutôt motivante, et pour tout le monde! Même le patron du bistrot n’en revient pas! J’ai comprit bien après que ce tournage lui faisait peur. Pour lui, je n’était qu’un trou-du-cul qui voulait ce bar pour tourner une déconnade avec ses potes. Rien d’autre. Il avait peur pour ses verres, peur de la casse et du n’importe quoi. Du coup, devant le spectacle que lui offrent Frémont et Costes, il se marre bien et comprends qu’on est pas là pour bricoler. Du coup, il nous octroie une rallonge jusqu’à plus de 22H! J’ai tellement la tête dans le guidon que je n’ai qu’une réaction: me retourner vers Costes et Frémont pour gueuler « en piste » sans même penser une seconde à remercier le taulier!

                    ***

Thierry, qui avait l’air sceptique sur la réactivité de Costes à son acting se déride total devant l’exubérance du performer professionnel et aguerri. Il me regarde et me dit: « ah ouais d’accord! » Comme s’il comprenait d’un coup qu’il y avait de quoi faire, que l’on pouvait pousser encore plus loin, se lâcher vraiment. Je lui répond simplement que si j’ai prit Costes, c’est pas pour jouer vaguement un type qui gueule et fout la zone mollement dans un bar avant d’aller se mettre les pieds sous la table chez bobonne! Non. Du coup, la démesure générale prends de l’ampleur et ça devient intéressant!
Arrive le moment où Costes, grimpé sur un tabouret, doit montrer son cul au patron du bar. Là où un acteur ordinaire se serait contenté d’exhiber deux miches pâlichones à la vitesse de l’éclair, Costes nous offre à tous le sommet de son art. Du grand Costes, de l’inimitable! Frémont, aux premières loges, n’en revient pas de l’intensité des « appels de phares »! La bagarre commence. La progression de la rixe se fait en trois fois jusqu’à la porte. Ils sont censé se battre comme des chiffonniers et se donner des coups de poings en pleine tronche. Ce n’est pas le cas dans la réalité, bien sûr, seulement d’après les impacts que j’entends dans les écouteurs de mon casque, je devine que même si les coups se font dans l’épaules, ils sont tout de même portés. Je termine la sortie-baston sur trois points de vue. Dans le feu de l’action, la chaîne en argent (un accessoire) que portait Thierry autour du cou à sauté. Le haut de sa chemise est ouverte sur une balafre un peu sanguinolente qui lui larde la largeur de la poitrine. Je le lui fait remarquer. Il me répond que c’est rien du tout! Bon.
On fait une pause de deux ou trois minutes avant de reprendre. Costes se relève, je lui demande si ça va. Oui. Et les coups? Il me répond: « ouais, mais comme il me tape vraiment, alors ça me fait vraiment flipper et du coup ça rends bien! Hein? Ça rends bien, non? » Ouais, effectivement, c’est le moins qu’on puisse dire.
Autre moment de flip quand Thierry doit balancer une télé portative en pleine tronche de Costes, affalé par terre. Thierry choppe en hurlant la télé posée sur le bar et la balance comme s’il marquait un but de handball. 2 prises! Si Costes l’avait loupé une seule fois, c’était direct les urgences!
 
Tous les deux sont visiblement à l’aise dans la figure libre. La figure est libre mais l’unité et l’idée de base est conservée malgré tout. C’est le grand avantage des pros. Reste encore la sortie à tourner, celle où Frémont fout Costes dehors. 3 prises et trois axes, là aussi.  Largement de quoi faire. Mais en cadrant le bas du rideau de fer, on s’aperçoit vite qu’il fait jour dehors. Je garde quand même mais je pense qu’il n’y aura pas moyen de masquer toute cette lumière. Pas grave, ça marche sans ce plan.

C’est terminé pour Costes qui s’en va tout de suite après. Je lui propose quand même de rester un peu, histoire d’aller boire un coup après ou bouffer quelque chose. Non. Il a quelque chose de prévu, apparemment.
Reste Frémont pour la toute dernière séquence « patron de bar ». Il doit claquer la porte, s’apercevoir de la présence de la fille et du personnage principal et foutre tout le monde dehors sur un coup de gueule. Je le fais en 5 prises dont une en noir et blanc.

Pas de godet ni de bouffe pour lui aussi. Il se rhabille aussitôt et s’en va prendre un taxi.
Mais ce n’est pas fini. Il me faut tout reprendre du début et demande une seconde petite rallonge au patron, dix minutes, pas plus. Il est d’accord. Heureusement, car ce qu’il me reste à faire n’est pas négligeable vu qu’il s’agit de tous les contrechamps de Seb (sur Laurence) mis en boîte en début d’après-midi.
Là, tout de suite, je dois remémorer tous les plans faits avec Seb trois ou quatre heures plus tôt.
Je fais au plus vite. Pas le temps de là briefer, je lui dicte où regarder, que faire de ses doigts, etc. Technique modèle photo.
Je boucle en 15 minutes. C’est terminé!
D’un seul coup, un poids énorme me tombe dessus. Je m’aperçois d’un coup que je n’ai pas fumé une clope depuis des heures, qu’il fait une chaleur épouvantable et que je n’ai pas bu une goutte d’eau depuis le début de l’après-midi. Je me jette à la pompe avec un verre et m’envois coup sur coup 4 godets de château La-pompe!  
Remballage en vitesse. Tout le monde s’active. Enfin, ceux qui restent s’activent. Je demande la note au patron, l’addition de toutes les consos. Il prends alors un petit air emmerdé et me lâche un ticket de caisse en me demandant 100 euros supplémentaires! « Pour l’électricité. » Tiens donc! Je me rappelle en avoir discuté avec lui quelques jours avant et j’avais cru comprendre que ce n’était pas la peine.
Bon, pourquoi pas. J’en ai les moyens bien que je m’en serait bien passé quand même.
Bref, je n’ai même pas mon carnet de chèques et le patron à vraiment envie de lourder! Il me propose de passer dans la semaine pour régler.
Le rideau de fer se referme sur ce premier tournage de ma vie sans que je puisse émettre la moindre opinion la-dessus. Je ne me souviens de rien, absolument rien à part ce qui se passait dans l’écran LCD de la caméra. La présence de Seb sur le tournage m’apparaît comme un truc lointain dont il ne me reste que quelques souvenirs assez vagues. Je suis incapable de dire, à froid, quelle ambiance régnait dans le bar. Détendue, pourrie, relax? Est-ce que j’ai été sympa, fumier? Est-ce que j’ai énervé tout le monde? J’en sais rien. Tout le monde autour de moi à l’air ravi. Tout le monde à trouvé ça bien, rigolo, agréable, tout le monde à l’air d’avoir passé un bon après-midi.  Je suis obligé de m’en tenir à l’opinion des autres.
Est-ce que j’ai assuré ou pas? Ça, c’est les rushs qui me le diront!



Publié dans vaincre.lefilm

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Sophie 02/11/2005 18:12

Ca a l'air plutôt pas mal comme film, d'autant qu'il y a Costes dedans ! Vivement le résultat final, bonne chance pour la suite

E.U.B. 01/08/2005 13:56

palpitant ..et bien décrit !! vraiment cool !

Merci el Direckktor !