09- Les "Javerts" et les "Thénardiers".

Publié le par El Direkktor

NB: Les photos de cet articles sont des extraits de la séquence tournée au bar « Chez Pradel » avec Thierry Frémont et jean-louis Costes.

Aaahh, les flics et les tauliers! Tout un poème! Mais nous sommes en France et le flic, comme le taulier est incontournable! Un pilier de la république!
Les flics, j’ai eu affaire à eux bien avant l’épisode malencontreux du pseudo-cambriolage.
Et les tauliers, bien avant de donner mon premier tour de manivelle.
C’était à l’époque où je cherchais un bar en urgence pour tourner. Je me suis aperçu très vite que ce serait pas de la sinécure!
Déjà, des bars, j’en connaissais pas des masses. Je veux dire par là que je n’avais aucune habitude dans aucun bar comme le bistro où l’on descends boire un café avant de décarrer au boulot. Des tauliers, j’en connaissait encore moins!
Il a fallu que je me fasse une tournée des grands ducs, pour repérer. Jamais bu autant de café de ma vie! Des bars et des petits bistrots, à Paris, c’est pourtant pas ce qui manque! Tout le monde vous le dira! Et c’est que tout le monde me répondait quand je disais que je cherchais un rade où tourner. Oui, c’est pas ce qui manque, mais faites l’expérience d’en chercher un pour tourner une séquence de film et vous comprendrez votre douleur.
La plupart des tauliers Parisiens sont assez récalcitrants. La tradition veux que le taulier Parigo de base soit de droite ou d’extrême droite, intéressé par l’argent, désintéressé par toute forme d’art et aimable (voir simplement commerçant) quand ça lui chante. Et c’est pas souvent! Les tauliers, c’est très simple, sont les gardiens du temple gaulliste érigé au cœur de la quatrième république! Amuse-toi avec ça!



Bref, je m’arrête dans les bistrots de quartier pour boire des jus et observer, jauger l’ambiance, tester le patron, repérer le décor. Pas grand chose d’attirant dans tout ça. Au début, j’arpentais surtout les toutes petites taules de quartier, les rades qu’on ne voit même pas lorsqu’on passe devant. De ceux qui bouclent à 19H tapante. Une catastrophe! C’est le règne de la chaîne en argent et du saint-Christophe, de la gourmette et de la chevalière à initiales. On sent bien la présence de la matraque sous le comptoir formica des seventies quand c’est pas le berger allemand qui sélectionne les allées et venues, allongé sous le flipper derrière la vitrine. On vous accueille d’un signe de tête sans « bonjour », on vous sert sans un mot, on vous annonce le tarif avec une économie de mots et de syllabes poussée au paroxysme. Bref, on reste pas. Pas la peine. Généralement, il traîne que deux ou trois clients, deux habitués alcoolos et une erreur de parcours qui avale son demi à la vitesse de l’éclair avant de fuir l’endroit comme on fuit un cauchemar.
Au bout d’une semaine, je commençais à désespérer. Et pendant ce temps-là, on continuait de me dire que « bah! Quand même! Les bistrots, ici, ya que ça! ».

L’objectif était d’abord de trouver un bistrot de nuit car la séquence à tourner était censé se dérouler à 3h du matin. J’ai donc changé de catégorie. Il me fallait un bar de nuit avec une gueule de vieux bistrot parisien. J’ai commencé à aller boire des cafés ailleurs que dans les boui-bouis. Les bistrots de nuit n’ouvrent souvent qu’en début d’après-midi.

 

Pas certain d’avoir une bagnole le jour J pour transbahuter tout le matériel, je décidai donc de chercher ce type de bar dans les environs du 17 et 18ème arrondissements (j’habite le 18). Surtout le 18ème car le 17, sorti des enfilades Haussmaniennes traversées par les courants d’air et les saladeries pour secrétaires et jeunes cadres du tertiaire, on ne peux pas dire que ce soit très actif ni vivant passé 17H! Je le sais, j’y ai habité pendant 6 ans!
Bref, je commence à repérer à droite et à gauche, j’entre, je prends un café. Il n’y a pas beaucoup de monde, surtout des bars pour le soir. La plupart de ceux que je « visite » sont très beaux. Vieux bistrots Parisiens, petits carreaux au sol, piliers métalliques, zinc véritable, gauffré et travaillé. Salle haute de plafonds, très vitré. Quelque fois une petite marche de 10 cm sépare le niveau du sol devant le bar et celui de la salle, plus loin.
En l’espace d’une semaine, j’en vois trois ou quatre vraiment chouettes avec tout l’espace nécessaire pour l’acting et le matériel.
Un soir, Fred qui joue le chauffeur de taxi dans la séquence « périph » me donne rendez-vous dans un de ces vieux rades de la rue de Clignancourt. Un de ses potes est serveur là-bas, on va pouvoir se rencarder comme il faut. Tout de suite, c’est le flash en arrivant! Le bar est superbe, à l’ancienne, le comptoir bois et zinc circulaire disposé au milieu de la salle, tables et chaises positionnés tout autour. Hyper vitré, haut de plafond. L’endroit à de la gueule!
Fred me présente son pote serveur, je lui explique le topo, il va se rencarder auprès du taulier et revient une demie heure plus tard.
Verdict: délicat. Il a pas dit oui. Il demande 5000 balles (760€) pour tourner dans une tranche horaire de fermeture obligatoire, entre 3H et 6H du mat et seulement après le ménage pour
lequel il faut compter plus d’une heure! En gros, pas loin de 800€ pour une marge d’à peine deux plombes en comptant trois bons quarts d’heures d’installation. C’est absolument impossible. Pourtant, je ne roule carrément pas sur l’or mais je suis prêt à louer une tranche horaire pour ce prix, mais pas dans des conditions pareilles. De plus, il exige une autorisation du commissariat central du 18ème pour éviter les emmerdes et petits tracas qu’ont (apparemment) l’habitude de lui causer les poulets.



Bref, ce sera pas une sinécure. Mais de toute façon, ça ne paraît pas possible. Pas assez de temps. Le taulier ne se déplace même pas lui-même pour traiter le truc avec moi. Je le regarde un peu vadrouiller derrière ses remparts: il a pas l’air commode, encore moins sympa et arrangeant.  Non seulement c’est des coups à se retrouver avec une marge d’une heure à peine pour tourner mais en plus, avec ce triste con méprisant sur le dos qui ne me facilitera pas la tâche et s’empressera de foutre tout le monde dehors une fois le délai passé.
Ça signifie également faire venir tout le monde en pleine nuit et je ne sais même pas si ce sera possible. Surtout pour Costes et Frémont. Qui plus est, la tranche se situe dans un laps de temps où il n’y a aucun moyen de transport en commun en activité!

D’autres problèmes viennent se greffer là-dessus: les vitres. J’y pensais depuis le début car tous les bars que je visitais n’avaient pas de rideau de fer ce qui signifie qu’une patrouille de flicaillons en manque d’action et au beau milieu de la nuit peut à tous moment débouler pour demander les papelards de tous le monde et demander à voir l’autorisation de tournage! Il va falloir se rencarder là-dessus.
C’est chose faite deux jour plus tard. Comme je ne sais franchement pas où m’adresser, je rentre dans le commissariat annexe de la mairie du 18ème. En entrant, je croise des bourremanes qui encadrent des mecs fraîchement serrés, les bracelets au poignets. Un autre attends sur un banc, la gueule en sang. Ça file dans tous les coins, tout le monde à l’air débordé. Je vais à l’accueil, je me penche un peu et au lieu d’y trouver un flic en uniforme, je tombe sur une bonne femme entre deux âges, sapée comme une punkette des seventies, les cheveux noirs et vermillons légèrement dressés sur la tête (???). C’est pour quoi? Un renseignement. J’explique mon dilemme en trois secondes chrono, la gonzesse fait une grimace et m’envoie plus loin, rue de Clignancourt, au commissariat central. Là-bas, ils pourront me renseigner. Le commissariat central est à 500 mètres à peine. J’y vais.
Là, on rentre pas comme dans un moulin. Un planton avec un gilet pare-balles et sulfateuse en bandoulière me barre le passage et me demande ce que je veux. Je lui explique en trois mots, un renseignement administratif, pour tourner un film. Le mec me sourit d’un seul coup, relâche un peu la méfiance et me demande d’aller à voir l’accueil. C’est pas tout les jours qu’on vient les voir pour ce genre de trucs et ça se sent bien dans l’ambiance.



Ici, pas de punkette, pas de tignasse de couleur ni bracelets à clous! Deux fliquettes en uniforme de gardien de la paix croupissent derrière le comptoir. Gueules blasées, architecture de centre de torture mentale néo-soviet. Beaucoup de gris anthracite et de noir, impression d’entrer dans une marbrerie pour cimetières.
– Bonjour, je viens prendre des renseignement au sujet des autorisations de tournage.
– De tournages? C’est quoi, ça?
– Bah… pour tourner un film.
– Ah! Oui!
Elle appelle un Antillais qui me donne du « monsieur » et me demande de le suivre, c’est au troisième étage. La consigne: ne laissez monter personne sans accompagnement d’agent(s). C’est même écrit sur des petites pancartes en plastique gaufré. Je me retrouve dans la cage en inox de 2m² avec un poulet qui me demande une fois de plus pourquoi je suis là.
Je réponds en trois mots et se marre un peu, se met à sourire.
– Ah ouais? Vous tournez un film?
On sent bien que ce genre de requête, même totalement anodine les coupe un peu d’une routine qui relève pas franchement de la sinécure. Surtout dans un décors de chiottes pareil!
On arrive au troisième, il me demande d’attendre un peu, là, sur un banc, ça se passera d’ici 5 minute dans le bureau juste à côté. Puis il s’en va et me laisse dans cet espèce de hall dégueu, noir et anthracite, éclairé par un seul néon au bout du rouleau.
Deux minutes plus tard, j’entends une voix féminine qui m’appelle. J’entre dans le burelingue et me retrouve face à une fliquette sans âge et squelettique, plantée dans un uniforme de gardien de la paix trop grand pour elle. Elle gouaille sec, un peu vulgos sur les bords, sans doute trop habituée à pas prendre de gants avec les peaux rouges du secteur.
Au-dessus d’elle, un poster de la série « PJ » particulièrement prisée de la gente flic puisqu’une série de propagande de chaîne nationale pour expliquer au peuple ingrat que la police n’est pas là pour les emmerder mais pour les « servir ». Cette série cherche à montrer que les flics sont des gens comme les autres, avec des gosses et des problèmes de fric, de couple, etc.
Bref, le fliquette est bien contente de me raconter qu’elle aime bien aider les gens qui font des films, c’est bien plus marrant que d’aller chercher des barrettes de kif dans le trou du cul des peaux rouges du coin sans budget pour les gants latex.
Je là laisse s’exprimer, je veux pas lui enlever son petit plaisir. Ça dure quand même un bon quart d’heure avant qu’elle ne me lâche que pour les autorisations, il faut appeler le service des prises de vues de la préfecture de police de Paris. Elle me griffonne le numéro sur un papier.
Je repars avec le papier.



Arrivé chez moi, j’appelle la préfecture et tombe, via un standard sur un type totalement fantastique! On sent bien le vieux fonctionnaire aguerri, blasé, alcoolo et gouailleur qui cherche le plus vite possible à se débarrasser des tâches et en profiter pour caser ses visions de la vie, comme s’il était au bistrot.
– Aaaahh bah ouais ouais ouais! Faut des autorisations, hein!
– Bon, oui, et vous pouvez me les fournir?
– ah bah ça dépends, chais pas, moi, hein! Vous avez combien scènes à tourner en extérieur?
– Aucune.
– Ah bon?!
– Bah………….bon. Et des rues? Faut bloquer des rues?
– Non plus.
– Ah bon? Bah c’est quoi vot’film alors?! Ya aussi des places à retenir pour les camions?
– Non. Non plus.
– Bon bah alors qu’est-ce que vous voulez alors?
– Juste tourner en intérieur et déclarer le tournage pour ne pas que vos collègues débarquent et emballent tout le monde! Parce que c’est une séquence de bagarre que je dois tourner et je voudrais qu’il y ai pas de méprises, vous voyez?
– Bah ya pas besoins d’autorisation pour ça! Vous fermez les rideaux de fer et voilà. Si vous sortez pas du bar, ça nous regarde pas, nous!
– Oui mais il n’y a pas de rideau de fer!
– Quoi? Comment ça ya pas de rideau de fer?
– Bah non, ya pas.
– Ah bah qu’est-ce que c’est que ces bistrots? Ils doivent se faire casser la vitrine tous les quatre matin!
– écoutez, je sais pas, moi….
– Ils ont pas de rideau de fer?!?
– Je vous dit que non!
– Ah bah…. Ah bah merde! Ils ont pas peur!
– Bah oui, faut croire.
– bah ouais, surtout dans le 18ème hein!!
– oui, bon, je…
– nan passkeu….. Dans le 18ème,vaut mieux barricader!  
– Oui, bon, écoutez, je….
– Non passe que si ya pas de rideau de fer…. Alors… enfin, n’empêche que bon! Si ça se passe à l’intérieur, ça nous regarde pas!
– Vous voulez dire qu’il ya pas besoins d’autorisation?
– Ah bah non! Le patron, il est chez lui. Nous, c’est pas notre problème! Tant que les voisins se plaignent pas ou que vous cassez rien…
– Non non! On sera sage.
– bon allez…
– Merci, au revoir!
– Allez…
Klic!!

Pfffff!!! Tout ça pour ça!
De toute manière, le plan du bistrot de la rue de Clignancourt est impossible à exploiter.
C’est finalement ma copine qui trouvera le bistrot parfait pour ce tournage en demandant, comme ça, pour se renseigner. « Chez Pradel » rue Ordener, l’un des plus vieux bistrots populaires de paris.


 

Publié dans vaincre.lefilm

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Ultimo Bastardo 02/09/2005 13:54

L'Attente fut longue ...justement j'en parlais à Ramon la Semaine dernière ....et là ...je suis content de te relire !!

Merci ..t'as fait ma journée ....
On attend la suite !!!

et j'ai réussi à te mettre en lien sur mon site de daube ..après avoir étudié une heure d'html à 4 heures du mat ...